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Togbin : La face odieuse de la modernisation

Togbin Daho, Togbin Kpèvi et dans les environs, le bruit des engins de démolition résonne comme une menace dans le quotidien de nombreuses familles. Enseignants, commerçants, artisans et autres travailleurs, propriétaires de maisons parfois construites au prix de plusieurs décennies d'efforts, vivent désormais dans l'angoisse de perdre leur toit. Certaines habitations portent déjà la mention « À

Togbin : La face odieuse de la modernisation

démolir ». D'autres ont été détruites, selon des riverains qui dénoncent des préavis trop courts, des indemnisations toujours attendues et un manque de préparation face à une opération aux conséquences sociales considérables. Alors que des occupants sont sommés de libérer les lieux au plus tard le 15 décembre, les larmes, les inquiétudes et les interrogations s'accumulent. Au nom de l'aménagement du littoral et de l'intérêt général, jusqu'où les populations doivent-elles supporter le poids du développement ?

 Ils sont enseignants, commerçants, artisans ou encore retraités. Ils ont travaillé pendant des années, parfois des décennies, pour construire une maison, installer leur famille et donner à leurs enfants un cadre de vie stable. Aujourd'hui, pour certains habitants de Togbin Daho et de Togbin Kpèvi, dans la commune d'Abomey-Calavi, ces efforts risquent de partir en poussière. Dans cette partie du littoral béninois, le projet d'aménagement de la Route des Pêches s'accompagne de démolitions et d'une inquiétude grandissante chez les personnes concernées par les opérations d'expropriation.

 En effet, sur le terrain, les témoignages recueillis dessinent le visage d'une détresse qui dépasse largement la question des bâtiments. Des riverains rencontrés sont en pleurs, d'autres se disent malades ou incapables de trouver le sommeil. La peur de voir arriver les équipes chargées des démolitions s'est installée dans leur quotidien. Derrière les murs menacés, ce sont des familles entières qui s'interrogent sur leur avenir. Dame Chantale raconte avoir vendu du pâté pour réunir l'argent nécessaire à la construction de sa maison.

Aujourd'hui, elle ne sait plus comment faire face à la situation. « Regardez vous-même, actuellement je vis dans un stress permanent. Chaque fois que j'entends quelqu'un taper à la porte, j'ai peur et mon cœur commence par se battre », confie-t-elle. Avec des enfants déjà scolarisés, elle ne voit pas comment trouver un autre logement dans les délais annoncés. Elle affirme être malade depuis trois jours sous le poids de l'angoisse.

Cette scène résume la situation de nombreux riverains. Pour eux, la menace de démolition ne signifie pas simplement la perte d'un bien immobilier. Elle remet en cause des années d'épargne, la scolarité des enfants, les activités professionnelles et l'équilibre de familles qui n'ont pas nécessairement les moyens de se reconstruire ailleurs.

Si l'objectif des pouvoirs publics est de transformer durablement le littoral, une question demeure : comment mener un projet d'intérêt général sans laisser derrière lui des citoyens désorientés, désemparés et inquiets de leur lendemain ? 

À Togbin : des maisons marquées et des familles au bord de la rupture

Le constat sur le terrain est saisissant. Sur plusieurs habitations, l'inscription « À démolir » matérialise la menace qui pèse sur les occupants. Dans les rues concernées, l'incertitude est devenue une compagne quotidienne. Certains riverains redoutent de rentrer chez eux et de découvrir que leur maison a été détruite en leur absence. À Togbin Daho comme à Togbin Kpèvi, les habitants dénoncent notamment le délai qui leur aurait été accordé pour libérer les lieux.

Selon plusieurs témoignages, des agents sont venus leur remettre un préavis leur demandant de quitter les lieux au plus tard le 15 décembre, alors que certaines familles disent ne pas avoir été suffisamment informées en amont de l'opération.

Pour les populations, le problème ne se limite donc pas à la décision de démolir. C'est aussi la manière dont elle est mise en œuvre qui suscite l'indignation. « Comment je peux y arriver à déménager avant le 15 décembre ? Avec mes enfants qui vont déjà à l'école, c'est très difficile pour moi », s'interroge la mère de famille rencontrée sur place. Les conséquences sont parfois psychologiques. Certains habitants expliquent vivre dans la crainte permanente d'une intervention des équipes de démolition. La maladie, les nuits difficiles et l'incertitude sont évoquées par des personnes qui disent ne plus savoir à quel saint se vouer.

Le cas d'Ignace Houessou, rapporté dans les témoignages recueillis autour de cette affaire, illustre une autre dimension du drame. Après plus de 54 ans passés en Europe, cet homme de 72 ans affirme avoir voulu investir au Bénin en créant un domaine touristique susceptible de générer une quarantaine d'emplois. Il explique avoir engagé des démarches auprès des autorités locales, de l'Agence nationale du domaine et du foncier (ANDF) et du cabinet du ministère concerné, sans obtenir de réponse à ses sollicitations. Selon son témoignage, son domaine disposait d'un titre foncier. Malgré cela, son bâtiment en construction et sa piscine auraient été détruits. Il affirme également avoir appris seulement deux jours auparavant que son domaine était concerné par la démolition.

Pour cet investisseur, le sentiment d'échec est profond. Après avoir voulu contribuer au développement économique de son pays, il dit se retrouver confronté à une situation qu'il n'aurait jamais imaginée. Mais son récit, qui appelle à des vérifications documentaires, soulève une interrogation fondamentale : quelle sécurité les citoyens peuvent-ils espérer pour leurs investissements lorsque la détention de documents fonciers ne semble pas, à leurs yeux, les mettre à l'abri d'une destruction ?

Le Niger : un exemple de relogement qui interpelle Cotonou

 Au-delà des démolitions, c'est la question du relogement qui cristallise les préoccupations. Pour les riverains, annoncer une date limite ne suffit pas à résoudre les difficultés des familles contraintes de partir. Encore faut-il leur donner les moyens matériels de se réinstaller dans des conditions acceptables. À cet égard, le cas du Niger mérite d'être examiné. Des témoignages évoquent des opérations de relogement de populations vivant dans le périmètre de l'aéroport, une zone exposée à des risques sécuritaires liés notamment aux attaques terroristes.

L'exemple avancé est celui d'un dispositif dans lequel des habitations auraient été construites avant le déplacement des personnes concernées. Cette expérience met en évidence le principe qui stipule que lorsqu'un déplacement de population est indispensable, la préparation de solutions de relogement peut permettre de réduire les conséquences humaines de l'opération.

Le gouvernement béninois aurait eu intérêt à s'inspirer d'une telle approche, en l'adaptant aux réalités locales. Avant d'exiger de familles entières qu'elles quittent leur cadre de vie, il aurait été souhaitable de mieux anticiper leurs besoins, notamment en matière de logement, de transport, de scolarité et de maintien des activités économiques. Car un ménage ne se déplace pas comme un simple objet que l'on transfère d'un endroit à un autre. Il ne s'agit pas de nier la nécessité de protéger l'environnement, de prévenir les inondations ou de réaliser des infrastructures publiques. Il s'agit plutôt de rappeler que la réussite d'un projet d'aménagement se mesure aussi à sa capacité à protéger les personnes qu'il affecte.

Dans le cas de Togbin, une démarche plus humaine aurait notamment pu consister à organiser un accompagnement social, à communiquer suffisamment tôt sur les échéances, à examiner les situations les plus vulnérables et à rechercher des solutions temporaires pour les familles qui ne disposent d'aucune alternative immédiate.Le développement ne devrait pas obliger les citoyens à choisir, dans la précipitation, entre la perte de leur maison et l'interruption de la scolarité de leurs enfants.

 Le gouvernement défend un projet d'intérêt général

 Face aux inquiétudes suscitées par les opérations de Togbin Daho, le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbédji, a apporté des explications sur les objectifs poursuivis par l'État dans le cadre de l'aménagement de la Route des Pêches.

À travers un entretien accordé à la SRTB, il explique que le développement du périmètre aurait entraîné une occupation des berges et des cours d'eau par des habitations. À l'en croire, le gouvernement estime que cette situation favorise les inondations et compromet la préservation des mangroves, des écosystèmes présentés comme particulièrement importants pour l'environnement.

 Ainsi, le projet viserait notamment à préserver ces espaces, à améliorer l'écoulement des eaux et à aménager les berges afin de faciliter la circulation des motocyclistes, des automobilistes et des piétons. L'ambition serait également de rendre les cours d'eau navigables jusqu'à Ouidah.Dans cette perspective, l'exécutif présente les déplacements comme une mesure difficile, mais nécessaire, pour protéger l'environnement et les populations actuelles et futures.

Le porte-parole affirme par ailleurs que les personnes concernées ont été reçues par les autorités compétentes, notamment le ministre chargé du Cadre de vie, les préfets et les maires, et que leurs représentants ont pu exprimer leurs doléances. Il rejette également l'idée selon laquelle les propriétés seraient récupérées par l'État pour être revendues aux plus offrants.

Le gouvernement évoque plutôt le rachat des propriétés des personnes en règle. Mais les riverains interrogés s'inquiètent précisément de la définition de cette régularité, de la prise en compte de leurs documents fonciers et des délais dans lesquels leurs dossiers seront traités. La concertation ne peut pas se résumer à une rencontre avec des représentants si les préoccupations des familles ne trouvent pas de réponse concrète. Pour les familles, la transparence sur les critères d'indemnisation, les délais, les emprises exactes des travaux et les voies de recours apparaît donc indispensable pour restaurer la confiance.

Des indemnisations en attente et le spectre des injustices foncières

 Les inquiétudes actuelles prennent une dimension supplémentaire lorsqu'on les replace dans l'histoire des opérations foncières menées dans le périmètre de la Route des Pêches. Des propriétaires affirment attendre depuis plusieurs années le règlement de leur dossier, alors que les opérations de démolition se poursuivent aujourd'hui dans de nouvelles zones.

Selon les informations rapportées par des riverains, une partie des personnes touchées par les procédures engagées depuis 2021 n'aurait toujours pas été indemnisée, malgré la constitution de dossiers qu'elles estiment complets. Cette situation soulève une question pressante : quel sort sera réservé à ces propriétaires, notamment à ceux dont les biens sont concernés par les opérations de 2026 ? En effet, pour ces familles, la perspective est particulièrement préoccupante. Elles risquent de perdre leur maison ou leur terrain sans disposer, au moment du départ, des ressources qu'elles espéraient obtenir en compensation.

Le témoignage de Marcellin Quenum apporte un éclairage sur les contestations anciennes. Selon ses explications, un décret datant de 2005, sous la présidence du feu Général Mathieu Kérékou, avait déclaré certaines zones de Togbin d'utilité publique. À l'arrivée de Patrice Talon au pouvoir, en 2016, le périmètre avait été redimensionné, excluant notamment la zone 4 avant que celle-ci ne soit de nouveau concernée, selon le témoin, environ 18 mois plus tard. << Des habitants avaient déjà construit leurs maisons lorsque les autorités leur ont annoncé que leurs biens étaient concernés a-t-il affirmé. Il estime que les avertissements et les procédures n'ont pas été respectés comme ils auraient dû l'être.

Le témoin avance par ailleurs que, sur 1 183 personnes initialement concernées par l'expropriation, seules 83 auraient été considérées comme étant en règle par le gouvernement. Il mentionne des indemnisations de 1 500 000 FCFA pour des parcelles de 500 m², soit environ 3 000 FCFA le mètre carré, et compare ces montants à des prix de revente qu'il estime à 140 000 FCFA le mètre carré. Marcellin Quenum met également en cause la durée de certaines procédures, dont des dossiers sont encore devant les tribunaux plusieurs années après leur ouverture. Il cite le rôle de Romuald Wadagni, alors ministre de l'Économie et des Finances et aujourd'hui président de la République et qui était le président de la commission ainsi que celui de Victorien Kougblénou dans le suivi des opérations.

D'autres témoignages font état d'un sentiment d'injustice dans le choix des zones concernées. Certains riverains affirment que des secteurs auraient été épargnés alors que des habitations situées dans les périmètres voisins ont été détruites. Ils s'interrogent sur les critères qui auraient conduit à ces différences de traitement. Le problème est d'autant plus sérieux que les propriétaires concernés affirment avoir parfois engagé des démarches auprès de la mairie, de la préfecture et de l'ANDF sans obtenir de réponse satisfaisante.

Certains disent avoir reçu l'assurance qu'ils seraient indemnisés, sans savoir quand cette promesse sera concrétisée. Les autorités sont donc attendues sur plusieurs points : la publication des critères d'évaluation des biens, la clarification du statut des parcelles concernées, l'examen des dossiers en souffrance et la communication d'un calendrier précis d'indemnisation. Elles doivent également répondre aux préoccupations relatives aux délais de départ imposés aux familles.

 À Togbin Daho, Togbin Kpèvi et dans les environs, les populations ne demandent pas nécessairement l'abandon de tout projet de développement. Elles réclament des explications, le respect de leurs droits, une indemnisation effective lorsqu'elle est due et suffisamment de temps pour reconstruire leur vie. Le 15 décembre approche dans les préoccupations des familles sommées de libérer les lieux. Pour celles qui n'ont ni logement de remplacement ni ressources suffisantes, chaque jour supplémentaire est une source d'angoisse.

L'État peut aménager le littoral, protéger les mangroves et lutter contre les inondations. Mais il lui appartient aussi de démontrer que la modernisation du pays ne se construit pas au prix de l'abandon des plus vulnérables. Car une route peut ouvrir de nouvelles perspectives à un territoire. Elle ne devrait pas fermer brutalement l'horizon de ceux qui y ont construit toute leur vie.

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PJOY

 

 

 Gildas AHOGNI & Junior HOUNSA

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