Figure emblématique de la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes (SAPE), Djo Balard est considéré comme l’un des précurseurs du mouvement à Paris. Arrivé en France en 1980, le Congolais s’est érigé un style vestimentaire devenu un véritable phénomène culturel africain. Élevé au rang d’« Officier dans l’ordre du mérite congolais », il revient sur les origines de la Sape, son parcours, sa vision de la mode africaine et l’héritage qu’il entend transmettre à la jeune génération.
Djo Balard, vous êtes aujourd’hui considéré comme l’une des grandes figures de la Sape. Comment cette aventure a-t-elle commencé et comment êtes-vous devenu une référence de l’élégance africaine ?
Djo Balard : J’étais d’abord bijoutier à Brazzaville et mes affaires marchaient bien. Je suis arrivé à Paris le 1er mai 1980, le jour de la Fête du Travail. Je me suis installé dans notre foyer congolais situé à République, que nous appelions « La Mecque », chez un cousin qui m’avait laissé une chambre.
Lorsque je suis sorti dans la rue, j’avais l’équivalent de 25 millions de francs CFA sur moi. J’ai vu mes frères congolais, ceux qui avaient l’habitude de venir frimer au pays, mais qui, à Paris, étaient tous habillés en jean. Je leur ai demandé : « Vous êtes devenus mécaniciens ici ? » Ils m’ont répondu : « Non, on va au travail ! C’est comme ça qu’on s’habille pour aller bosser ici ». J’ai rapidement trouvé un emploi. Dès le 1er juin, j’ai commencé comme manutentionnaire de pièces chez Renault. C’est véritablement là que tout a commencé. Dès que j’ai eu de l’argent, j’ai commencé à acheter les nouvelles collections. À l’époque, les marques incontournables de chaussures étaient Weston et Church’s, puis John Lobb est arrivé plus tard. Pour les costumes, j’achetais Yves Saint Laurent, Cerruti, Daniel Hechter et Giorgio Armani. C’est ainsi que le mouvement a commencé à prendre son envol.
Comment êtes-vous passé de cette passion pour l’élégance à la création d’un véritable mouvement culturel autour de la Sape ?
Djo Balard : Le mouvement a vraiment démarré vers le mois de décembre. Un homme nommé Mamadou Traoré, qui possédait une boîte de nuit, passait très souvent là où je me trouvais. À l’époque, je travaillais de 6 heures du matin jusqu’à 14, 15 ou 16 heures. Une fois ma journée terminée, je me préparais soigneusement et je m’installais devant la chaîne hi-fi, toujours impeccablement habillé.
Remarquant mon style, il m’a proposé de venir dans sa boîte de nuit et m’a demandé ce que nous pouvions organiser ensemble. J’ai alors formé une délégation et je les ai emmenés au Rex de Paris. Sur place, le patron me parlait de boxe et de culturisme. Je lui ai suggéré d’organiser plutôt de la Sape. Il m’a demandé ce que c’était. Je lui ai expliqué que c’était la Société des Ambianceurs et des Personnes Élégantes, avec un principe simple : chacun pouvait venir défiler et présenter ses plus belles tenues. C’est exactement de là qu’est parti le mouvement de la Sape.
Aujourd’hui, la Sape dépasse largement le simple fait de bien s’habiller. Est-elle, selon vous, un véritable art de vivre et un moyen d’émancipation ?
Djo Balard : La Sape, c’est toute ma vie. Je préfère encore crever de faim que d’y renoncer. C’est mon dada, mon univers, mon tout.
En tant que sapeur, je touche à tout. Je suis styliste, modéliste, créateur, mais aussi auteur, compositeur, arrangeur, producteur de musique et conseiller vestimentaire pour de nombreuses personnalités. Aujourd’hui, j’en vis très bien et je forme des sapeurs à travers l’Afrique, l’Europe et jusqu’aux États-Unis. Mes débuts ont été difficiles, mais avec le temps, la valeur de mon travail a été reconnue. Désormais, je ne me déplace plus sans imposer mes cachets. La vente de mes créations et mes conseils en image me permettent d’être très bien rémunéré. Tout roule pour moi.
Autrefois, la Sape semblait inaccessible et réservée à ceux qui avaient de gros moyens. Aujourd’hui, je pense qu’il existe mille façons de se saper. Chacun est libre de s’habiller selon ses goûts et son budget. Il suffit de porter ce qu’on aime. La Sape est désormais accessible à tous.
Vous avez contribué à faire de la Sape un mouvement connu au-delà du Congo. Quel message adressez-vous aujourd’hui à la jeune génération africaine qui rêve de réussir dans la mode ?
Djo Balard : Le message que je transmets aux jeunes, c’est de devenir des créateurs. Quand je vois ce que les Africains accomplissent aujourd’hui, j’en suis profondément fier. Beaucoup possèdent désormais des boutiques à travers le monde, habillent des personnalités et maîtrisent le classique. C’était précisément mon ambition lorsque j’ai lancé ce mouvement : contribuer au rayonnement et au développement de l’Afrique. Je suis fier du chemin parcouru.
Après plus de cinquante ans dans cet univers, quel héritage souhaitez-vous laisser aux générations futures ?
Djo Balard : Mon plus bel héritage, c’est la formation. Je veux transmettre des savoir-faire afin que chacun puisse apprendre un métier. Tout le monde n’a pas vocation à faire de longues études. Lorsque l’école s’arrête, l’apprentissage d’un métier peut prendre le relais.
C’est mon histoire. J’ai arrêté mes études en première pour me former à la bijouterie. C’est ce travail manuel et cette passion qui m’ont ouvert les portes du monde entier.


