Pour la première fois depuis la crise de 2023, les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont dépêché une délégation de haut niveau à Cotonou. Leur présence à l’investiture du nouveau Chef de l’État Romuald Wadagni relance la question d’un rapprochement avec le Bénin.
Dimanche 24 mai 2026, le Palais des Congrès de Cotonou n’a pas seulement accueilli l’entrée en fonction de Romuald Wadagni. Il a aussi servi de théâtre à un signal diplomatique fort : la présence conjointe du Niger, du Mali et du Burkina Faso, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel. Une première depuis plusieurs années de tensions ouvertes.
L’image a marqué les esprits. Le Premier ministre nigérien Ali Mahamane Lamine Zeine, le ministre malien des Affaires étrangères Abdoulaye Diop et son homologue burkinabè Karamoko Jean Marie Traoré, de même que les autres membres des différentes délégations ont pris place dans les tribunes officielles. Leur déplacement, jugé stratégique par les observateurs, intervient dans un contexte où les relations entre Cotonou et les pays de l’AES étaient au plus bas depuis l’avènement des coups d’États successifs des juntes militaires.
Un passé récent de la marqué par la rupture entre le Benin et le Niger
Le rappel du contexte s’impose. Depuis le coup d’État du 26 juillet 2023 au Niger, le Bénin et le Niger ont vécu une dégradation rapide de leurs rapports. L’expulsion réciproque de diplomates, la fermeture unilatérale de la frontière terrestre par Niamey et la crise autour du pipeline Niger-Bénin ont installé une méfiance durable. Le Bénin, aligné sur la position de la CEDEAO, avait condamné le renversement du président Mohamed Bazoum et imposé un blocus sur les marchandises nigériennes qui transitent par le Port autonome de Cotonou. Les pays de l’AES, eux, ont dénoncé ce qu’ils qualifient d’ingérence et de sanctions injustes.
Cette rupture s’est traduite par un gel des échanges commerciaux, des accusations mutuelles de coup d’État dans les médias et une absence de contact au plus haut niveau. La présence du Premier ministre nigérien à Cotonou, dix jours après la signature d’accords pétroliers entre Niamey et la CNPC qui relancent la question du pipeline, prend donc une portée symbolique forte.
Un discours du président Wadagni apprécié
Sur place, le discours des délégués a mis l’accent sur le pragmatisme. Dans une interview accordée aux médias, le chef de la délégation nigérienne, Ali Lamine Zeine, a évoqué la nécessité de travailler à l’amélioration des relations entre les peuples, estimant que les populations de la région ont toujours été unis au-delà des divisions institutionnelles. « Je crois que c’est une nouvelle voie qui s’ouvre. Il a parlé de prendre son destin en main et de définir sa propre stratégie, et cela nous encourage » a-t-il confié, en parlant du premier discours du président Wadagni.
Ses déclarations réitèrent également la position souverainiste du Niger sur l’ingérence des puissances extérieures. « Je crois que les peuples de ces pays ont toujours été ensemble, et le plus important, c’est de travailler au raffermissement de ces relations, quitte à ce que ceux qui sont venus d’ailleurs puissent nous laisser tranquilles » a déclaré le Premier ministre.
Du côté malien et burkinabè, la présence d’Abdoulaye Diop et de Karamoko Traoré confirme la même ligne. Celle de maintenir un canal de dialogue avec Cotonou malgré les divergences politiques. Les deux ministres ont pris place parmi les invités de marque, aux côtés des représentants diplomatiques venus célébrer ce tournant de la vie politique béninoise.
Vers une coopération renouvelée ?
La question qui se pose désormais est simple : cette mobilisation marque-t-elle un retour au pragmatisme de bon voisinage ?
Plusieurs éléments vont dans ce sens. D’abord, le choix du niveau de représentation. Le Niger a envoyé son chef de gouvernement, ce qui est un signal plus fort qu’une simple délégation d’ambassade. Ensuite, l’ambiance décrite par les présents à travers les fortes acclamations du public, les salutations fraternelles, le respect du protocole et jel’absence de tensions visibles.
Pour le Bénin, l’enjeu est sécuritaire et économique. La menace terroriste progresse dans la sous-région, et Cotonou ne peut durablement ignorer ses voisins du Sahel. Romuald Wadagni l’a rappelé dans son discours d’investiture : « Nous sommes condamnés à travailler ensemble ». La réouverture du dialogue autour du pipeline, la coopération transfrontalière et la lutte contre le terrorisme pourraient constituer les premiers chantiers d’un rapprochement.
Reste à voir si cette présence à Cotonou se traduira par des actes concrets. La diplomatie sahélienne a montré qu’elle sait allier fermeté idéologique et pragmatisme. Le Bénin semble prêt à saisir la main tendue. L’ouverture est là. Il revient maintenant aux deux parties de transformer ce moment symbolique en coopération durable.
Ezéchiel Dagbégnon PADONOU