Mohamed El Maouloud Ramadane, est le porte- parole du Front de Libération de l’Azawad(FLA), le mouvement indépendantiste touareg qui a repris contrôle de Kidal et de plusieurs villes du nord du Mali. Dans une interview qu’il nous a accordée, il revient sur les origines et les fondements de ce conflit et répond à toutes les accusations : le financement de la rébellion par des puissance extérieures, les origines des armes, le recours aux mercenaires ukrainiens, le soutien discret et main de la France
Depuis le 25 avril dernier, vous avez repris Kidal et beaucoup de villes stratégiques du Mali avec vos partenaires du JNIM. Alors, qu’est-ce qui explique ce retour et pourquoi vous avez décidé de reprendre Kidal ?
Vous savez, Kidal, lorsque nous l’avons quitté, ce n’est pas par volonté. Nous l’avons quitté malgré nous en 2023. Nous étions à Kidal suite aux arrangements sécuritaires, un cessez-le-fait, un accord de paix signé en Algérie en 2015. Donc, tous ces mécanismes juridiques qui nous permettaient de rester à Kidal, à Berre et dans d’autres localités, nous y étions pendant 8 ans, durant ce processus de mise en œuvre de l’accord avec le régime d’Ibrahim Kéïta. Lorsqu’il y a eu ce coup d’État mené par ces putschists militaires, ils ont choisi la voie de la guerre.
Ils sont allés s’allier à Moscou, amener les mercenaires Wagner, et ils nous ont déclaré la guerre. Donc, nous étions dans un processus de paix, pas prêts pour cette guerre. Nous avons vu la nécessité, qu’il est stratégique et sage de se retirer pour mieux se préparer. Donc, depuis ce moment, nos troupes, nos militaires, nos autres instructeurs essaient de se réorganiser, de voir comment vraiment mettre en place une armée qui pourra récupérer tous les territoires de l’Azawad. Et c’est ce qui a commencé le 25 avril. Nous avons pu vraiment commencer par Kidal, qui était le plus difficile. Vu la présence russe et les drones turcs, c’était vraiment face à un ennemi très dur. Mais avec la grâce d’Allah, nous avons pu vraiment reprendre et reconquérir cette région.
Alors, monsieur Ramadane, qu’est-ce qui explique le retour cyclique des rébellions Touarègues depuis 1958 ? Il y a eu de fréquentes rébellions au Touareg. En 2012, vous avez carrément pris la décision de créer un État au nord du Mali que vous appelez l’Azawad. Est-ce le soutien des puissances insulaires qui travaillent pour la partition du Mali ? Ou est-ce que vous avez d’autres motivations ? Est-ce qu’il y a des motivations économiques, par exemple ? Ou est-ce que la région de l’Azawad regorge de mines, comme certains le disent ?
D’abord, il faut une clarification sur la rébellion. D’abord, ce n’est pas une rébellion.
C’est une révolution. Et ce n’est pas que des Touaregs. Pour nous, les ramener juste au Touareg, c’est un peu réduire sa dimension.
Pour nous, c’est une nation. Il y a les Arabes, il y a les Peuls, il y a les Sonraïs, et ainsi il y a des Touaregs. Donc c’est une lutte d’un peuple.
Toute la population de l’Azawad. Et cette lutte est ancienne, aussi ancienne que le Mali lui-même. Parce qu’elle a commencé depuis la pénétration de la colonisation française. Il y a eu vraiment une résistance féroce contre ces pénétrations. Il y a eu des combats. Il y a eu à Tombouctou et dans toutes les autres régions de l’Azawad, il y a eu une lutte, vraiment, une résistance contre la pénétration française.
Déjà en 1957-1958, lorsque les peuples ouest-africains ont décidé de demander auprès des Français leur indépendance, la population de l’Azawad aussi n’était pas restée à l’écart. Il y a eu cette démarche menée par les chefs des tribus, des chefs communautaires, des leaders religieux, qui avaient à son temps même écrit une pétition qu’ils avaient adressée à De Gaulle, le général De Gaulle, en 1958, pour lui demander de ne pas vraiment lier leur territoire à ce qu’on appelait les Soudan-français à son temps et la fédération malino-sénégalaise qui a fini par être s’éclater en des pays. Donc, pour nous, l’Azawad aussi était une entité autonome, indépendante de ce qu’ils appelaient les Soudan-français, l’actuel Mali.
Donc, cette démarche, elle est bien ancienne que même les indépendances des États ouest-africains. En 1963, déjà, il y a eu une révolte à Kidal qui a été matée dans le sang par le régime de Modibo Keïta. Dans les années 1990, déjà aussi, il y a eu une révolte aussi plus grande que celle de 1903 avec vraiment, on peut dire, l’accompagnement de toutes les couches sociales et populaires de la population de l’Azawad qui était vraiment dans toutes les régions aussi qui a fini par s’arranger, ou bien qui a fini par les accords. Le premier accord était celui des accords de Tamanrasset et après, il y a eu les accords qu’on appelait les pactes nationaux. Donc en 2012, il y a eu cette grande… En 2006, il y a eu aussi cette révolte dans la région de Kidal et dans la région de Tombouctou. En 2012, c’était vraiment le moment le plus fort. C’est l’approche vraiment de la liste de peuples de l’Azawad qui ont pu récupérer tous les territoires donc qui avaient déclaré l’indépendance de l’Azawad. C’est pour vous dire que ce n’est pas quelque chose qui est venu aujourd’hui suite au changement dans le contexte mondial ou bien parce qu’il y a un soutien étranger. Non, c’est quelque chose qui est là.
C’est des revendications anciennes et c’est des revendications, des revendications politiques et légitimes. Donc les causes ici sont politiques. C’est-à-dire que c’est une liste de dimension politique.
C’est vrai que chaque fois qu’il y a eu des accords, on peut cesser ces hostilités et ces conflits pendant 5 ans, 10 ans et on revient à la case de départ. Pourquoi ? Parce que nous disons que toujours ces accords ne sont pas à la hauteur des attentes de cette population qui a subi tant de l’injustice, de la discrimination, des massacres, qui a été obligée, contrainte à l’exil dans les pays voisins. Donc la majorité de notre population aujourd’hui se trouve dans les pays voisins, est partie ailleurs, s’est réfugiée dans d’autres pays via l’injustice et l’oppression qu’ils ont subi durant toutes ces années. Et c’est là, c’était d’une manière aussi répétitive. Tous les régimes des Bamako qui se sont succédé à Koulouba avaient la même méthode. Donc nous avons dit qu’il n’y a pas eu de diagnostic réel de ces problèmes, de ces conflits qui sont aussi anciens.
En général, la médiation cherche à traiter les conséquences, les symptômes. On ne cherche pas à connaître quelles sont les causes profondes de ces conflits. Donc en s’attaquant juste aux symptômes, on peut les calmer pendant un moment, juste comme une maladie. Nous voyons une malade, on lui traite, on lui donne le calmant parce qu’il a mal à la tête ou bien parce qu’il a les yeux rouges, mais sans chercher à connaître ce qui lui a provoqué cette maladie. Donc voici, en 2015 déjà, il y a eu un accompagnement international de toute la communauté. La médiation a été menée en Algérie, une médiation mondiale à sa tête, il y avait l’Algérie, il y avait l’ONU, il y avait l’Union Européenne, il y avait l’Union Africaine, il y avait la CEDEAO, il y avait le CII. Tous les pays voisins avaient pris part dans cette démarche de négociation qui a duré pendant une année et qui nous a donné comme résultat l’accord d’Alger, qui a malheureusement aussi pendant huit ans avant que le régime ne soit changé. Donc il y avait aussi la mauvaise volonté de Bamako, la mise en œuvre de tous ces accords. Voilà, on peut dire qu’aujourd’hui, notre problème continue parce que les causes profondes n’ont jamais été traitées et on a toujours essayé de traiter les conséquences.
Donc c’est un problème, c’est un conflit. S’il ne trouve pas une solution, il va toujours rester là et c’est lui qui cause aussi tous ces problèmes, toutes ces déstabilisations dans les Sahel. Donc nous croyons et nous sommes persuadés que le problème des Sahel et de la sous-région au-delà ne peut être réglé sans qu’on règle la source même, qui est le conflit qui oppose l’Azawad à l’État malien.
Alors, merci beaucoup. J’ai écouté, j’ai regardé quelques anciennes vidéos, j’ai entendu le Président Amadou Toumani Touré(ATT) dire que il n’y a vraiment pas le moyen de gérer un État parce qu’en réalité, il n’y a pas assez de ressources que la région de l’Azawad produit et que pendant qu’il était président, il était obligé d’investir pour construire des écoles, pour construire des infirmeries, tout ça. Alors, pourquoi vous voulez réellement une région autonome, carrément une république, si vous n’avez pas les moyens d’entretenir, parce qu’un État doit générer des ressources. Sur quoi vous comptez pour demander carrément d’avoir une république à part ?
Nous avons toujours parlé de l’autodétermination de la population de l’Azawad. C’est à la population de cette zone de voir comment ils vont les gérer. Pour nous, aujourd’hui, l’Azawad regorge plein de ressources minières, de pétrole, de gaz, de l’or, comme tous les autres pays de la sous-région, de la manière dont ces pays, lorsqu’ils ont eu leur indépendance, ont pu se développer, ont pu mettre leurs structures en place, ont pu mettre leurs institutions en place. De cette même manière, nous pouvons les faire. C’est ce que nous savons aujourd’hui, que l’Azawad dispose vraiment de ressources.
Je disais que j’ai suivi une ancienne vidéo du Président ATT qui expliquait qu’en réalité, vous n’avez pas les ressources pour gérer, pour entretenir l’État. Je vous demande, à quoi vous comptez pouvoir créer un État à part, en dehors du Mali, qui est indépendant du Mali ?
D’abord, nous comptons sur la population elle-même qui a toujours revendiqué l’autodétermination. C’est cette population qui pourra vraiment gérer demain ce territoire, qu’il soit autonome ou bien indépendant. Il faut savoir qu’aujourd’hui, l’Azawad regorge d’énormes ressources minières. En or d’abord, gaz, pétrole, et plusieurs autres ressources minières.
Est-ce que c’est reconnu ? J’ai suivi un peu les ressources minières énergétiques du Mali ne sont pas dans la zone de l’Azawad. C’est beaucoup plus dans la zone de Kayes.
Il y a de l’or et tout ça.
Est-ce qu’il y a de nouvelles explorations ?
Oui, il y a de l’or dans la région de Kayes, dans la région de Tombouctou. Il y a des mines vraiment artisanales. Il y a une exploitation. Il y a de l’orpaillage. Ça se voit même à Léré. Dans la région de Taoudenit, il y a le gaz et le pétrole. Il y a déjà les sonatracs algériens. Il y a des études qui ont été menées. Ça prouve qu’il y a le gaz et le pétrole.
Le Mali même reconnaît qu’il y a des bassins de Taoudani qui regorgent une énorme quantité de pétrole. Est-ce que c’est pour ces ressources-là que vous faites la guerre ?
Non, cette guerre, cette lutte, nous l’avons menée. Avant que nous ne savions même qu’il existe ces ressources, j’ai bien dit, avant l’indépendance de l’État malien. Vraiment, cette guerre, cette lutte, il faut savoir aussi que la guerre n’est pas un objectif pour nous. Ce n’est pas l’objectif final. Ce n’est pas un objectif en fin de soi.
Notre objectif est celui de l’autodétermination de la population de l’Azawad. Malheureusement, parce qu’on n’a pas été écouté, sinon on n’allait pas prendre les armes. Personne ne souhaite prendre une arme. Parce que prendre une arme, c’est d’abord être prêt pour mourir. Et personne ne veut se donner la mort. Donc c’est pour cette cause que les gens prennent les armes. C’est pour l’autodétermination de la population de l’Azawad. Cette lutte a été menée bien avant que les gens ne sachent, même s’il y a du pétrole ou bien du gaz, qu’on ne savait pas qu’il existait cet or qui est aujourd’hui dans la région de Kidal et dans d’autres régions de l’Azawad. D’avoir notre premier motif, ce qui vraiment nous encourage, c’est une autodétermination de la population de l’Azawad. Et nous pourrons gérer ces territoires de la même manière dont ces pays voisins, lorsqu’ils ont eu leur indépendance, avaient géré leur pays. Ils n’avaient aucun moyen considérable pour gérer ces pays dans ces temps. Mais ils ont pu mettre les institutions, ils se sont pu développer.
C’est de cette même manière que nous pouvons le faire. La population de l’Azawad, c’est une population qui peut vraiment… La population de l’Azawad, c’est une population qui a des intellectuels, qui a des cadres, qui ont étudié dans les plus grandes universités du monde. Nous sommes une population millénaire qui a toujours vécu sur ce territoire. Donc nous pouvons vraiment gérer ce territoire de la manière dont tout le reste du peuple du monde a pu gérer ce territoire. Nous ne sommes pas vraiment en dehors du reste du monde. Donc la manière dont nos voisins ont pu gérer leur pays, malgré leur vulnérabilité, malgré le manque de ressources. Donc nous pouvons aussi gérer chez nous.
Je voulais aborder avec vous quelques griefs que les gens portent. Le général Assimi Goïta qui disait au début de l’opération Barkhane qu’arrivait un certain moment, les troupes françaises avaient interdit aux forces du Fama de ne pas entrer dans Kidal. Quel genre d’accord avez-vous avec la France ? Quelle est la nature des accords et des soutiens dont vous bénéficiez ?
D’abord ce que Assimi Goïta a dit, c’est faux et archi-faux. Ce que les autorités maliennes disent, c’est faux et archi-faux. L’armée malienne a été à Kidal. En 2013, c’est la France qui a libéré toutes les régions de l’Azawad. Elle a amené l’armée malienne. Elles ont ouvert les villes une après une.
Elles ont ramené l’armée malienne. Elles l’ont ramenée jusqu’à Kidal. Le gouverneur y était. C’est suite à la visite de Moussa Mara qu’il y a eu des problèmes et qu’on a fait dégager l’armée malienne de Kidal. Mais après, dans le cadre de la mise en œuvre de l’accord, l’armée malienne est revenue. Le gouverneur même était là-bas.
Donc toutes les structures, les organes qui représentent le secteur d’État étaient à Kidal. D’abord, en ce qui concerne nos liens avec la France, nous, dans l’Azawad, nous avons toujours accusé la France d’être à la cause de ce que nous sommes en train de subir aujourd’hui. Nous sommes en train de payer les erreurs que la France a commises lors de la décolonisation des États ouest-africains parce qu’elles ont découpé les territoires sans tenir compte des réalités populaires, géographiques et culturelles, sans prendre l’avis de nos populations.
Donc voici, nous accusons toujours la France d’être vraiment l’une des causes de ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui parce que nous devrons avoir aussi notre indépendance de la même manière que les pays voisins, les peuples voisins ont eu leur indépendance. En 2013 déjà, nous avons libéré notre territoire. C’est la France aussi qui est revenue avec l’intervention militaire Serval et qui a ramené le Mali d’une autre manière. Il nous a imposé un accord qui n’était pas aussi à la hauteur de nos revendications. Donc pour dire en grosso modo que nous, notre problème, de la même manière que nous accusons Bamako, de cette même manière nous accusons la France.
Nous sommes en train vraiment de vivre les conséquences des erreurs commises par la France lors de la décolonisation. Comme je l’ai dit, ils ont départagé les pays, les territoires africains sans tenir compte des réalités des peuples culturels, géographiques, historiques, religieuses. Donc nous n’avons aucun contact avec la France particulier différent de ce que nous avons avec tout le reste du monde.
Nous avons le contact avec tout le monde, mais cela ne veut pas dire que c’est dans le cadre d’un soutien ou bien d’un appui. Non, nous ne bénéficions d’aucun soutien. Ça je vous rassure.
Donc le Mali a toujours été aidé par la France et a toujours gagné le soutien de la France dans ce qu’ils appellent la rébellion de l’Azawad. Donc si cette fois-ci, parce qu’il y a une gêne militaire qui n’a pas eu le soutien de la France, parce que la France avait d’abord décidé de retirer ses militaires de la force Barkhane qui n’étaient pas contents.