À quelques semaines de la fin de son second et dernier mandat, le président de la République Patrice Talon s’apprête à céder le fauteuil présidentiel à son successeur. Dix années de pouvoir qui ont profondément marqué le pays par les nombreuses critiques sur plusieurs plans notamment politique et social. Pendant que l’heure devrait être à la reddition de comptes et à l’apaisement de la tension socio-politique, un phénomène prend de l’ampleur dans l’espace public, le culte de la personnalité autour du chef de l’État.
Marches de remerciement, messes d’action de grâce, concerts géants ou spectacles populaires, distinctions honorifiques… Depuis plusieurs jours, les initiatives se multiplient pour célébrer l’homme Patrice Talon. Officiellement, ces manifestations ne seraient pas organisées par le président lui-même. Elles émaneraient de partis politiques de la mouvance ou des associations de sympathisants désireux de saluer son action à la tête du pays, mais dans les faits, elles participent toutes d’une même dynamique, celle de magnifier le chef de l’État sortant et d’ériger un bilan en modèle irréprochable.
Ce retournement de situation est d’autant plus troublant qu’il tranche radicalement avec les positions défendues par le président à son arrivée au pouvoir en 2016. À l’époque, Patrice Talon s’était clairement démarqué de son prédécesseur, Boni Yayi, accusé d’avoir toléré, voire encouragé, une certaine forme de personnalisation du pouvoir. Au cours de l’émission « A Bâtons rompus » avec la presse locale, Patrice Talon a indiqué qu’il a été « traduit dans le texte de la révision de la constitution pour dire que désormais, il sera interdit au Bénin toute manifestation destinée au culte de la personnalité . Les manifestations à caractère d’encensement ou à faire d’un président de la République, un Dieu ne seront plus autorisées .
Il en est ainsi pour ceux qui jouissent d’une fonction politique dont les élus ou les ministres. Si on veut encenser un député ou un ministre, il faut le faire à la maison», avait-il souligné. A travers ces mots, Talon prônait alors une gouvernance sobre, tournée vers les résultats et loin des célébrations de la personnalité d’un homme politique. Mieux, il affirmait, avec une certaine fermeté, qu’un président n’était qu’un serviteur du peuple, chargé d’une mission et rémunéré par les contribuables. Dix ans plus tard, le constat est opposé à la parole du début. Même si l’on admet que ces manifestations ne relèvent pas d’une initiative directe du chef de l’État, leur ampleur et leur répétition interrogent.
Son silence est interprété comme une caution. Sinon comment comprendre que celui qui dénonçait hier le culte de la personnalité puisse aujourd’hui en être l’objet sans réaction ? Au contraire sur sa page Facebook, à l’occasion de son anniversaire, il a écrit des mots qui prouvent à suffisance qu’il donne son accord pour sa déification même si c’est de façon indirecte. Au sein même de la mouvance présidentielle, des chuchotements pleuvent, car célébrer un dirigeant en fin de mandat pose la question du sens de l’engagement public. Gouverner un pays est une responsabilité et non un exploit. Le président de la République est rémunéré pour accomplir une mission au service de la Nation et le faire ne relève en rien de spécial. Dès lors, organiser des manifestations pour le remercier pour sa gouvernance ou lui faire des adieux, alors même que de nombreuses critiques persistent notamment sur les conditions sociales des populations apparaît très déplacé.
Malgré les avancées reconnues dans certains secteurs, la gouvernance de Patrice Talon n’a pas été exempte de reproches. Il n’est pas le seul Hercule que le Bénin ait connu. D’autres Présidents de la République l’ont précédé. Une chose est sûre, en fin de mandat, le bilan doit être de mise avec des remises en cause sur les insuffisances. En laissant prospérer ce culte de la personnalité, Patrice Talon prend le risque de peindre en noir l’image de rigueur et de rupture qu’il avait construite à ses débuts. Il remet en cause ses propres engagements.
Alassane Touré