Le recul du Bénin de 21 places dans le classement 2026 de Reporters sans frontières sonne comme une alerte sérieuse. Derrière les chiffres, une réalité plus inquiétante se dessine : pressions, arrestations, fragilisation économique des médias et silence assourdissant des organisations professionnelles. À l’heure où le monde célèbre la liberté de la presse, le cas béninois interroge profondément.
Le symbole est fort, presque brutal. Pour l’édition 2026 où l’on célèbre la Journée internationale de la liberté de la presse, le Bénin affiche une contre-performance inquiétante : 113ᵉ sur 180 pays selon le rapport 2026 de Reporters sans frontières (RSF). Une chute de 21 places en un an, accompagnée d’une baisse significative du score global. Derrière ces chiffres, ce n’est pas seulement une dégradation statistique, mais le reflet d’un climat de plus en plus contraignant pour les professionnels de l’information.
En effet, longtemps considéré comme un modèle démocratique en Afrique de l’Ouest, le pays semble aujourd’hui s’éloigner de ses acquis. La liberté de ton, autrefois revendiquée et assumée, s’effrite progressivement. Les journalistes, notamment ceux qui s’aventurent sur des terrains sensibles ou critiques, évoluent désormais dans un environnement marqué par la prudence, voire l’autocensure. L’une des raisons majeures évoquées par RSF est la détention de journalistes. Le cas de Hugues Comlan Sossoukpè, fondateur du média en ligne Olofofo, est emblématique. Son enlèvement en Côte d’Ivoire puis son extradition vers le Bénin, où il est détenu depuis juillet 2025, envoie un signal fort à toute la profession du fait que l’exercice du métier devient risqué.
À cela s’ajoutent d’autres signaux préoccupants, comme la suspension en janvier 2025 du journal Le Patriote. Cette décision, perçue par beaucoup comme une sanction politique, renforce l’idée d’un rétrécissement de l’espace médiatique. Lorsque des organes de presse sont ainsi réduits au silence, c’est toute la pluralité de l’information qui en pâtit. RSF souligne également l’absence de grandes entreprises de presse viables et une dépendance accrue. Cette dépendance fragilise leur indépendance éditoriale et limite leur capacité à jouer pleinement leur rôle de contre-pouvoir.
Dans cette dynamique, certains professionnels des médias pointent également des causes structurelles et juridiques. C’est le cas du journaliste Cochimau Houngbadji, qui évoque un double diagnostic : « Le diagnostic est à deux niveaux. Le premier concerne le code du numérique car depuis son adoption les journalistes se retrouvent dans une situation un peu compliquée puisqu’on se retrouve coincé entre le code de l’information et de la communication et le code du numérique qui, à la base, a été adopté pour régulariser le fonctionnement de l’espace numérique. Et ce code peut facilement conduire un journaliste en prison puisque si vous journaliste, vous publiez une information et que dans la requalification des faits, on se retrouve dans une infraction qui est prévue et punie par le code du numérique, c’est fini ». Plus loin, il évoque le second point du diagnostic. « Deuxième chose, moi j’interpelle aussi la responsabilité de nous les journalistes, acteurs des médias. Il faut que nous respections les règles qui réglementent le métier et le métier doit être fait dans les règles de l’art. Pour que le Bénin retrouve progressivement sa place en matière de liberté de la presse, je pense que les dirigeants notamment ceux qui votent les lois doivent mieux réfléchir par rapport au code du numérique et les journalistes à leur niveau aussi, doivent faire le travail avec responsabilité », a-t-il conclu.
Des faîtières sous perfusion
Face à cette situation, un autre constat interpelle : le silence des faîtières de la presse. Ces organisations, censées défendre les intérêts des journalistes et porter leur voix, semblent aujourd’hui comme plongées dans une forme de coma… un coma sous perfusion. L’image est dure, mais elle traduit un malaise réel. Alors que les atteintes à la liberté de la presse se multiplient, les réactions restent timides, parfois inexistantes. Comme si ces structures, nourries par des avantages ou contraintes par des logiques internes, avaient perdu leur capacité d’action.
Ce mutisme fragilise encore davantage les journalistes, qui se retrouvent souvent isolés face aux pressions. La presse béninoise ne souffre pas seulement de contraintes extérieures, mais aussi d’un affaiblissement de ses propres mécanismes de défense. Ce recul du Bénin dans le classement de RSF n’est donc pas le fruit du hasard. Il résulte d’un ensemble de facteurs convergents comme les pressions politiques, les décisions administratives contestées, les arrestations de journalistes, la précarité économique des médias et l’inertie des organisations professionnelles.
Plus préoccupant encore, c’est la perception d’une relégation progressive de la presse au second plan. Le défi aujourd’hui est d’inverser la tendance. Cela passe par des garanties concrètes pour la protection des journalistes, un environnement juridique plus favorable, mais aussi une prise de conscience au sein même de la profession. Les faîtières doivent sortir de leur torpeur et retrouver leur rôle de défenseurs actifs.
Car au-delà des classements, une question demeure : peut-on parler de démocratie solide sans une presse réellement libre ? Au Bénin, la réponse semble de plus en plus incertaine.
ASG