Pendant les deux quinquennats de Patrice Talon au pouvoir, le Bénin est passé de pays à faible revenue à “pays à revenue intermédiaire avec un taux de croissance maintenu autour de 7%. Mais cette performance apparente cache une autre réalité: la détérioration du tissu économique avec pour cause la persécution des hommes d’affaires les plus prospères.
Sébastien Adjavon, Jean Baptiste Satchivi, Bernard Godonou Kikisagbè alias KGB, Martin Rodriguez….Où sont passés tous ces hommes d’affaires qui avaient pion sur rue au Bénin sous les présidents Kérékou et Yayi? Si le dernier cité est encore sous les feux de la rampe c’est beaucoup moins en tant qu’homme d’affaires qu’il se fait remarquer mais plutôt en tant que commentateur de l’actualité politique de son pays lorsque certains médias manifestent envie et audace de lui donner la parole pour ses options critiques sur la gouvernance politique et économique de celui pendant longtemps a été son concurrent dans la filière coton.
Sinon, hormis l’activisme médiatique de Martin Rodriguez, tous ces hommes d’affaires ont disparu. Aussi bien de la circulation, puisqu’aucun d’eux ne vit plus au Bénin devenu trop dangereux pour eux, que des affaires dont ils ont été exclus par divers stratagèmes. Redressement fiscal, annulation de contrats, poursuite judiciaire fantaisiste, accusation pour délit de droit commun, réchauffage de vieilles affaires de fraude fiscal…c’est selon chacun avec sa calice.
Le premier contre lequel la glaive gouvernementale s’est acharnée c’est Sébastien Adjavon. L’écraser était à la fois symbolique et dissuasif: il passait pour l’homme d’affaire le plus prospère et le plus Populaire du pays. Mais aussi l’homme politique le plus menaçant pour le fauteuil présidentiel de Patrice Talon parce qu’il était son “faiseur de roi” et le machiavélisme incarné par le pouvoir de la rupture recommandait d’anéantir très vite. Six mois après la prise de pouvoir de Patrice Talon, son arrestation est déclenchée à brûle pourpoint, à la surprise Générale, un vendredi en fin de weekend par la soldatesque à la solde du pouvoir. L’argument est gros: trafic de drogue. Un commissaire de police surexcité parle de “cocaïne pure” retrouvé dans l’un de ses conteneurs débarqué sur le quai de Cotonou. Malgré sa conférence de presse pour dénoncer le coup tissé de fil blanc qui allait le plonger, il sera arrêté, gardé à vue à la compagnie de gendarmerie de Cotonou, présenté à la justice et ne retrouve sa liberté qu’au culot et à l’impartialité d’un magistrat qui le relaxa in extremis. Il paiera plus tard cher son audace lorsque la justice sera noyautée par les réformes futures. Sébastien Adjavon portera plainte contre X pour que la justice l’aide à retrouver celui qui a mis la poudre prohibée dans son conteneur. Sa plainte ne connaîtra la moindre suite. L’administration fiscal poursuivra l’œuvre de persécution. Elle va déterrer contre lui une vieille affaire de TVA. Le plaignant qu’il était sous Boni Yayi devient ici le fautif. La Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme(CRIET) fraîchement créée reprendra l’affaire de drogue et le condamnera à vingt ans de prison le 18 octobre 2018 alors qu’il était déjà en exil en France. La vindicte gouvernementale va se poursuivre contre lui. Une amende de 167 milliards d’amende lui est infligée et tous ses biens immeubles et meubles saisis et vendus.
Broyé au Bénin, Sébastien Adjavon réussit à renaître de ses cendres, tel un sphinx. En France et au Ghana où il a installé ses nouveaux Quartiers Généraux(QG), il relance ses affaires. Aujourd’hui en France, il détient 36% du marché national de la volaille et emploie plus de 1000 personnes, bien loin des 3600 emplois directs qu’il a créés au Bénin. L’homme politique a été peut être tué mais l’homme d’affaires est toujours débout.
Le piège de la CCIB
Moins connu, Jean-Baptiste Satchivi marchait presque dans l’ombre de Sébastien Adjavon dans la filière des produits alimentaires congelés. Propulsé à la tête de la Chambre du Commerce et d’Industrie du Bénin, il sera retenu contre lui une malversation de près de 7 milliards après un audit. Son entreprise, longtemps active dans le secteur agroalimentaire a fait faillite après un redressement fiscal intervenu en 2019. En novembre 2024, le tribunal de commerce de Cotonou a finalement prononcé la liquidation du CDPA SARL, mettant fin à un projet qui faisait vivre de nombreuses familles. Craignant pour sa vie, il s’exile à Lomé au Togo.
Malchance
On ne peut espérer meilleur sort pour Martin Rodriguez. Il avait la malchance d’opérer dans des secteurs où l’homme d’affaires Patrice Talon avait des affaires: égrenage de coton, hôtellerie. L’Etat tel le Léviathan lui arrache son usine d’égrenage à Nikki, la plus grande du pays et le Bénin Marina Hôtel qu’il a acquis auprès de l’Etat. L’ancienne bâtisse sera démolie et sur ses décombres a été érigé le nouvel hôtel: le luxueux Sofitel, le premier 5 Etoile du Bénin. Quant à lui Martin Rodriguez, il ne manque aucune occasion de s’en prendre à Patrice Talon et à Boni Yayi, qui pour lui, sont les deux faces de la même médaille puisqu’il avait déjà marginalisé sous Boni Yayi et avait perdu progressive le marché d’égrenage au détriment de l’homme d’affaires Patrice Talon. Au suivant.
KGB comme Adjavon
L’homme d’affaires Bernard Godonou Kikissagbè n’a pu échapper à la fatwa qui semble être lancée contre les hommes d’affaires. Il sera arrêté en 2018 à Lomé avant d’être détenu durant plusieurs années. Il ne retrouvera sa liberté qu’en 2022. Entre-temps, ses biens ont été liquidés sur décision judiciaire, consacrant la chute d’un acteur économique majeur du pays.
Mais, il n’y a pas que ces hommes d’affaires. Des centaines d’autres hommes d’affaires ont subi dans l’anonymat les mêmes types de persécution avec toujours les mêmes procédés: inquisition, guet-apens, instruction bancaire, redressement discal, gel de comptes bancaires. Samuel Dossou-Aworet, bien que du bon côté avec la proximité politique de sa compagne a perdu tous ces contrats avec l’Etat. Nazaire Gnahoué, homme d’affaires discret basé à Paris, opérant dans le secteur des bouillons cubes de cuisine et propriétaire d’une unité de production de mèches basée au Nigéria a, lui, échappé de justesse à une arrestation dans l’affaire de domaine ayant conduit l’ex-préfet Modeste Toboula en prison. À travers ces différents exemples, il est très facile de se rendre compte que la gouvernance de Patrice Talon n’a pas facilité les affaires aux opérateurs économiques. Pourtant, partout dans le monde, ce sont les hommes d’affaires qui jouent un rôle important dans la croissance économique. Ce sont eux qui créent les entreprises, financent les investissements, embauchent les jeunes et participent à la réduction du chômage. Le cas du géant de l’est est assez expressif. Première économie de l’Afrique, le Nigéria peut se targuer d’avoir bâti une économie portée à bout de bras par des hommes d’affaires locaux qui aujourd’hui, font la fierté de l’économie nigériane. Ce n’est donc pas surprenant d’en retrouver quatre parmi les 10 hommes les plus riches du continent. Au Bénin, ils ont été tous broyés, vilipendés même à l’international pour qu’ils ne soient plus capables d’entreprendre même ailleurs. En voulant les détruire, le régime Talon a tué toutes les poules aux œufs d’or et rendu le tissue économique béninois assez perforé. Les seules affaires qui ont prospéré sont celles de l’aristocratie naissante. Un tableau malheureusement peu alléchant pour des investisseurs étrangers à qui on propose toutes sortes d’indulgences fiscales mais qui se semblent pas, hélas, trop séduits.