À l’heure du bilan de la décennie de Patrice Talon, la question des libertés syndicales et du dialogue social s’impose avec acuité. À travers un entretien accordé par Kassa Mampo, secrétaire général de la CSTB, se dessine une lecture critique de l’évolution des luttes syndicales au Bénin, marquée selon lui par un recul progressif des acquis, culminant sous le régime actuel.
Au Bénin, l’histoire des luttes syndicales s’inscrit dans une trajectoire marquée par des conquêtes arrachées de haute lutte, mais aussi par des remises en cause successives. De l’ère révolutionnaire sous Mathieu Kérékou à la gouvernance actuelle de Patrice Talon, les organisations de travailleurs ont dû constamment s’adapter à des contextes politiques changeants, souvent contraignants.
Selon Kassa Mampo, secrétaire général de la Confédération syndicale des travailleurs du Bénin (CSTB), les bases des libertés syndicales actuelles remontent à la fin des années 1980. Après dix-sept années d’autocratie caractérisées par la pensée unique et la répression des voix discordantes, les mobilisations populaires ont conduit à la Conférence nationale et à l’avènement du renouveau démocratique. Cette période a permis l’instauration du multipartisme, du droit de grève et de manifestation, constituant ainsi un socle important pour l’expression syndicale.
Cependant, ces acquis n’ont jamais été totalement consolidés. Sous le régime de Boni Yayi, les tensions sociales se sont multipliées, avec des grèves d’envergure et des manifestations parfois violemment réprimées. Déjà, des tentatives de restriction du droit de grève apparaissaient, traduisant une volonté de mieux encadrer, voire de contenir, les mouvements sociaux. L’arrivée de Patrice Talon au pouvoir en 2016 marque, selon la CSTB, un tournant décisif. Le gouvernement engage une série de réformes qui, aux yeux des syndicats, ont considérablement réduit l’espace des libertés syndicales. Des lois sont adoptées pour limiter le droit de grève dans plusieurs secteurs, tandis que le cadre légal des manifestations publiques devient plus strict. Le code du numérique, souvent cité, est perçu comme un instrument de régulation de l’expression publique. Dans les faits, cette évolution se traduit par une baisse notable des mouvements de grève et des manifestations. Mais pour les responsables syndicaux, cette diminution ne reflète pas un apaisement du climat social. Elle s’explique plutôt par les interdictions administratives et les risques de répression. Les mobilisations deviennent plus rares, mais aussi plus risquées.
Les événements survenus lors des célébrations du 1er mai illustrent cette tension persistante. En 2019, des travailleurs réunis à la Bourse du travail ont été dispersés à coups de gaz lacrymogènes. Les années suivantes, notamment en 2024 et 2025, des arrestations ont été enregistrées lors de manifestations similaires. Ces épisodes traduisent, selon la CSTB, un durcissement de l’attitude des autorités à l’égard des mobilisations syndicales.
Par ailleurs, le dialogue social est jugé particulièrement faible. Les syndicats dénoncent une absence de concertation réelle sur les grandes décisions touchant les travailleurs. Les revendications, qu’elles concernent les conditions de travail, les salaires ou l’emploi, restent en grande partie insatisfaites. Les rares avancées obtenues, comme celles en faveur des enseignants ou des agents contractuels de l’État, seraient le fruit de pressions et non d’un dialogue structuré.
Sur le plan économique et social, la CSTB évoque également des décisions ayant contribué à fragiliser les travailleurs. La fermeture de certaines entreprises et la rareté des recrutements dans la fonction publique auraient accentué le chômage, notamment chez les jeunes. Dans ce contexte, les syndicats peinent à mobiliser durablement, face à une base sociale fragilisée. Malgré ces contraintes, les organisations syndicales, notamment la CSTB, affirment leur détermination à poursuivre les luttes. Des actions ont été organisées ces dernières années, sous forme de marches ou de sit-in, avec parfois des résultats concrets, comme l’amélioration des conditions salariales de certaines catégories de travailleurs. Ces initiatives témoignent d’une volonté de résistance face aux restrictions.
Pour l’avenir, la CSTB entend maintenir la pression et renforcer la sensibilisation des travailleurs. Elle envisage également d’interpeller davantage l’opinion nationale et internationale sur la situation des libertés syndicales au Bénin. Les célébrations du 1er mai sont ainsi perçues comme des moments clés pour porter ces revendications et attirer l’attention sur les conditions de vie des travailleurs.
Au terme de ces dix années de gouvernance, le constat dressé par Kassa Mampo est sans équivoque : si les luttes syndicales ont toujours existé, leur expression s’est progressivement restreinte. La période actuelle apparaît, à ses yeux, comme l’une des plus contraignantes en matière de libertés syndicales depuis l’avènement du renouveau démocratique. Un diagnostic qui relance le débat sur la place du dialogue social dans la gouvernance publique au Bénin.
Gildas AHOGNI