(Deux tentatives d’absolutisation des comportements humains)
Lettre ouverte
Au peuple béninois,
Aux consciences éveillées,
À l’histoire qui nous regarde,
Il y a des heures dans l’histoire d’un peuple où parler devient un acte de résistance.
Il y a des moments où se taire revient à pactiser avec l’inacceptable. Le Bénin traverse aujourd’hui l’une de ces heures graves, où les apparences de l’ordre dissimulent la profondeur du désordre, où la légalité masque parfois la faillite morale, où le silence des consciences menace de devenir la plus grande des complicités.
La présente lettre ouverte se veut une lecture théologique du pouvoir politique au Bénin, à la lumière d’un concept majeur de la doctrine sociale de l’Église : celui des structures de péché, dont nous devons la formulation rigoureuse au Pape Jean-Paul II.
– Les structures de péché : une clé de lecture du mal politique
Les structures de péché ne relèvent pas d’une simple abstraction théologique. Elles désignent cette réalité tragique où le mal cesse d’être un acte isolé pour devenir un système organisé. C’est le moment où l’injustice est institutionnalisée, où elle est administrée, normalisée, parfois même justifiée. Jean-Paul II identifie deux racines fondamentales de ces structures : le désir exclusif du profit, la soif du pouvoir visant à imposer sa volonté aux autres.
Quand ces logiques dominent, le péché cesse d’être une faute personnelle. Il devient une culture. Il devient une norme. Il devient un système. Et lorsque le péché devient système, il ne demande plus l’adhésion : il impose l’adaptation.
– Le Gouvernement de la Rupture : promesse de purification ou mutation des structures de péché ?
Le Gouvernement de la Rupture s’était présenté comme une entreprise de refondation morale : rupture avec les pratiques anciennes, assainissement de la vie publique, restauration de l’autorité de l’État.
Mais dix années plus tard, une interrogation grave s’impose : avons-nous assisté à la disparition des structures de péché, ou à leur transformation, voire à leur renforcement sous des formes plus sophistiquées ? Car ce qui se dessine aujourd’hui n’est pas seulement une dérive. C’est une mutation.
– La légalisation du désordre moral
Ce qui inquiète, ce n’est pas seulement l’existence de pratiques contestables,
mais leur institutionnalisation progressive. La corruption ne disparaît pas : elle se transforme. Elle se raffine. Elle se structure. L’achat des consciences, jadis dénoncé, devient une technique politique. Le citoyen cesse d’être sujet. Il devient objet. La cupidité s’impose comme norme implicite. La politique cesse d’être un service pour devenir un levier d’accumulation.
– De la rupture proclamée à l’absolutisation du pouvoir
Ce qui se profile, c’est une double absolutisation : celle du profit, et celle du pouvoir.
Lorsque le pouvoir devient sa propre mesure, lorsqu’il ne reconnaît plus de limite morale, il cesse d’être un service. Il devient domination.
– Les coups d’État institutionnels : la légalisation de la confiscation du pouvoir
Le plus redoutable n’est pas le coup d’État brutal. Le plus redoutable est celui qui ne dit pas son nom. Celui qui ne suspend pas la Constitution, mais qui la vide de sa substance. Celui qui ne ferme pas les institutions, mais qui les détourne de leur finalité.
Celui qui ne supprime pas la démocratie, mais qui la transforme en façade.
L’une des manifestations les plus insidieuses des structures de péché dans le Bénin contemporain réside dans la multiplication de coups d’État institutionnels, c’est-à-dire de transformations profondes du jeu démocratique opérées par le droit lui-même, mais au service d’une concentration du pouvoir.
1. L’exclusion électorale comme mécanisme de sélection politique
Les élections législatives de 2019, marquées par l’absence totale de l’opposition, ont constitué un tournant majeur. Le pluralisme n’a pas été supprimé par la force.
Il a été neutralisé par la règle. Mais l’expérience des élections législatives de janvier 2026 vient confirmer, avec une acuité troublante, que cette situation n’était pas une anomalie passagère, mais l’expression d’une mutation profonde du système politique.
Car en 2026, beaucoup ont vu. Beaucoup ont compris. Et surtout, beaucoup ont ressenti. Nous avons vu des acteurs politiques se heurter à des obstacles qui, sans être officiellement prohibitifs, devenaient concrètement dissuasifs. Nous avons vu des exigences administratives et financières se dresser comme des filtres silencieux, sélectionnant non pas les meilleurs projets, mais les plus conformes.
Nous avons vu un cadre institutionnel qui, sans exclure ouvertement, semblait organiser les conditions d’une exclusion maîtrisée. Et nous avons compris que l’essentiel ne résidait plus dans le droit de participer, mais dans la possibilité réelle d’exister politiquement. Ainsi s’installe une forme nouvelle d’exclusion : une exclusion sans proclamation, une exclusion sans violence apparente, une exclusion sans visage. Une exclusion qui ne dit pas son nom, mais qui produit ses effets. Beaucoup de citoyens en sont sortis avec un sentiment profond de désillusion. Car une démocratie ne se mesure pas seulement à la tenue des élections, mais à la crédibilité de l’espérance qu’elles suscitent. Or, lorsque participer cesse d’avoir un sens, lorsque le résultat semble déjà inscrit dans les structures mêmes du processus, alors le vote risque de devenir un rituel, et la démocratie, une mise en scène. C’est là que se révèle toute la gravité du phénomène : nous ne sommes plus seulement face à des irrégularités, mais face à une architecture de la limitation du possible. Et une démocratie qui limite structurellement le possible cesse, peu à peu, d’être une démocratie vivante.
2. La reconfiguration du paysage partisan : de la pluralité à la domestication
La réforme du système partisan a conduit à une concentration des forces politiques autour de blocs fortement alignés sur le pouvoir. En apparence, le multipartisme subsiste. En réalité, il tend à se transformer en multipartisme contrôlé. Les partis deviennent moins des espaces de débat que des instruments d’agrégation autour du pouvoir central.
Ce glissement progressif pose une question fondamentale : sommes-nous encore dans une démocratie pluraliste, ou dans une forme de génocratie, où un groupe restreint façonne l’ensemble du champ politique selon ses intérêts ?
3. L’usage sélectif de la justice : entre régulation et dissuasion
Plusieurs figures politiques, acteurs de la société civile ou voix critiques ont fait l’objet de poursuites judiciaires, de condamnations ou de contraintes les poussant à l’exil. Sans entrer dans le détail des dossiers, un constat s’impose dans la perception collective : la justice apparaît de plus en plus comme sélective; certaines voix sont particulièrement exposées; la critique du pouvoir devient un risque personnel élevé.
Dans un tel contexte, la justice cesse d’être perçue comme un arbitre impartial.
Elle devient, à tort ou à raison, un instrument de dissuasion politique.
4. L’exil et le silence des éveilleurs de conscience
Le départ forcé ou contraint de plusieurs figures publiques critiques constitue un autre marqueur fort. L’exil, dans l’histoire politique africaine, a toujours été un signe préoccupant. Il traduit une incapacité du système à intégrer la contradiction. Lorsque ceux qui questionnent, dénoncent ou alertent sont marginalisés, poursuivis, ou contraints de quitter le territoire, la société perd ses contre-pouvoirs naturels. Et une démocratie sans contre-pouvoirs réels glisse inévitablement vers autre chose.
5. De la démocratie à la kakistocratie ?
C’est ici que les concepts prennent tout leur sens. En effet, lorsque la compétence est supplantée par la loyauté, quand l’intérêt général cède devant les intérêts particuliers, et que la médiocrité devient un critère de promotion plutôt qu’un défaut, alors le système politique peut basculer dans ce que les philosophes appellent une kakistocratie : le gouvernement par les moins vertueux, ou les moins qualifiés. Et lorsque, dans le même mouvement, un cercle restreint concentre durablement les leviers essentiels du pouvoir, nous nous rapprochons d’une génocratie, c’est-à-dire le gouvernement d’un groupe fermé, agissant pour sa propre reproduction.
6. Une structure de péché devenue système politique
À la lumière de l’enseignement de Jean-Paul II, ces évolutions ne relèvent plus seulement de dérives ponctuelles. Elles traduisent la consolidation de véritables structures de péché politiques, où la loi sert à exclure plutôt qu’à protéger, les institutions à verrouiller plutôt qu’à réguler, et le pouvoir à dominer plutôt qu’à servir.
Le plus inquiétant n’est pas seulement l’existence de ces mécanismes, mais leur acceptation progressive, voire leur justification.
Dès lors, la question n’est plus simplement politique. Elle devient morale, historique et même spirituelle : Peut-on encore parler de démocratie lorsque les mécanismes mêmes de la démocratie servent à en neutraliser l’essence ? C’est ici que résonnent, avec une force prophétique, les paroles du Professeur Albert Tévoédjrè, Rapporteur général de la Conférence nationale des forces vives de 1989 : « Quand la raison déserte le forum, la médiocrité s’installe et tout finit en dictature. »
Cette phrase, loin d’être une simple mise en garde historique, apparaît aujourd’hui comme une clé d’interprétation du présent. Lorsque la raison politique est remplacée par la peur, la propagande, l’intérêt immédiat, la logique de domination, alors la démocratie se vide de sa substance.
– Pour une conversion des structures
Face aux structures de péché, la réponse ne peut être seulement politique.
Elle doit être morale, spirituelle et collective. Il s’agit de restaurer la primauté du bien commun, de redonner à la politique sa dignité de service, de protéger la liberté des consciences, et de réhabiliter la vérité comme fondement de l’action publique. Car aucune Nation ne peut durablement prospérer sur des structures injustes, et aucun pouvoir, aussi fort soit-il, ne peut résister indéfiniment à la vérité. L’histoire jugera. Mais avant l’histoire, il y a la conscience. Et la conscience, elle, ne se tait jamais.
AU SUJET DE L’AUTEUR
Pamphile Guigonou AKPLOGAN est essayiste, formateur et chercheur en doctrine sociale de l’Église catholique. Spécialiste des questions de gouvernance, de justice sociale et de pensée politique, il développe une approche originale qu’il qualifie de leadership de résistance, fondée sur la primauté de la conscience, la dignité humaine et la responsabilité morale dans l’exercice du pouvoir. Ses travaux portent notamment sur les liens entre structures économiques, dérives politiques et désordres sociaux, à la lumière des enseignements du Magistère de l’Église, en particulier ceux de Jean-Paul II. Auteur engagé, il s’intéresse particulièrement aux réalités africaines contemporaines, qu’il analyse avec rigueur et exigence, en dénonçant les mécanismes visibles et invisibles de domination, de corruption et de confiscation du pouvoir. À travers ses écrits, ses conférences et ses formations, il appelle à une réhabilitation de la vérité, à une conversion des élites et à l’émergence d’une nouvelle génération de leaders capables de résister aux logiques de compromission.
– Référence bibliographique : Pamphile AKPLOGAN, Les structures de péché dans le monde contemporain. Diagnostic théologique de la racine du mal, Paris, L’Harmattan, 2017, 122 pages.