À Abomey-Calavi, derrière les lumières des bars et maquis, des femmes exercent un métier souvent stigmatisé et mal compris. Serveuses avant tout, elles cherchent à gagner honnêtement leur vie, mais se heurtent à des abus, des amalgames et à une précarité persistante. Analyse d’une réalité sociale qui interroge la responsabilité collective et la protection des droits humains.
Le travail de serveuse de bar reste un métier digne, fondé sur le service et l’accueil des clients. Pourtant, il demeure socialement dévalorisé et faiblement rémunéré, exposant celles qui l’exercent à des jugements hâtifs et à des conditions précaires. Dans trois bars sillonnés à Abomey-Calavi, les témoignages convergent. Ces femmes travaillent avant tout pour survivre.
En effet, Sarah qui vient de franchir la vingtaine, confie exercer ce métier par nécessité. « Je le fais juste pour pouvoir manger et vivre décemment », explique-t-elle, évoquant des nuits longues et des salaires souvent insuffisants. Pour elle, comme pour beaucoup d’autres, le bar représente une opportunité de subsistance dans un contexte économique difficile. Dame Monique, serveuse depuis bientôt 4 ans, parle d’un choix mêlant passion et besoin financier. « Moi je fais ce travail d’abord par passion et aussi pour gagner de l’argent. Je ne suis pas un objet sexuel. Et certains hommes ne comprennent pas cela », déplore-t-elle.
Ces femmes rappellent qu’elles sont employées pour servir des boissons, gérer des commandes et assurer le bon fonctionnement de l’établissement. Elles ne sont pas là pour assouvir les désirs sexuels des clients. Pourtant, les préjugés persistent et contribuent à banaliser des comportements irrespectueux. Dans plusieurs cas, la rémunération reste dérisoire, parfois irrégulière. Certaines sont recrutées par des intermédiaires et se retrouvent dépendantes de leurs employeurs, sans contrat formel ni protection sociale. Cette précarité renforce leur vulnérabilité face aux abus.
Entre harcèlement et agressions : le droit au respect du corps bafoué
L’un des aspects les plus préoccupants du quotidien des serveuses reste le comportement de certains clients. Dans les bars visités, les témoignages font état d’attouchements, de propos déplacés et de pressions constantes. Toucher le corps d’une serveuse sans son consentement est une agression. Pourtant, certains clients considèrent ces gestes comme normaux. Thomas, habitué d’un bar, assume une vision plus ou moins choquante : « Je viens juste pour voir les fesses et voir dans quelle possibilité jouir. Pour moi, ces femmes sont faites pour ça ».
Richard, lui, admet que le travail des serveuses est utile, mais justifie des comportements déplacés. « Je pense que ces femmes font un bon travail mais on a toujours l’impression qu’elles nous provoquent aussi en gardant nos reliquats en guise de pourboire. Donc on en profite », a-t-il fait savoir. Ces propos traduisent une mentalité profondément ancrée qui assimile le service à une disponibilité sexuelle. Pourtant, la loi et les principes fondamentaux des droits humains sont clairs : nul n’a le droit de toucher une femme sans son consentement, encore moins de la harceler.
Les serveuses interrogées dénoncent un climat de peur et d’insécurité. Certaines évitent de réagir par crainte de perdre leur emploi ou d’être stigmatisées. D’autres racontent avoir été insultées, menacées ou agressées physiquement pour avoir simplement refusé des avances. Le respect du corps et de la dignité devrait être la norme dans ces espaces de consommation. Aller dans un bar, c’est consommer un service, pas acheter une personne.
Encadrement, sensibilisation et solutions : une urgence sociale
En 2024, Amnesty International Bénin a mené des actions de sensibilisation et de renforcement de capacités pour protéger les serveuses contre les violences et abus. L’initiative visait à informer ces femmes sur leurs droits, les mécanismes d’alerte et les moyens de dénoncer les violences. Et malgré ces efforts, la situation évolue lentement. Les abus persistent et la précarité demeure. Beaucoup de serveuses se retrouvent dans ces bars par contrainte économique, parfois recrutées sous de fausses promesses. Il ne s’agit donc pas toujours d’un choix libre. Face à celà, la sensibilisation des clients reste essentielle pour changer les mentalités. Les gérants doivent garantir des conditions de travail dignes et sécurisées. Pour Nestor, un gérant de bar conscient des dérives de certains clients envers ses serveuses, la sensibilisation reste un moteur clé pour corriger cette mentalité.
Par ailleurs, la question de l’apparence ou de la tenue vestimentaire est souvent soulevée dans le débat public. Mais elle ne saurait justifier un quelconque abus. Quelle que soit la tenue, le respect du consentement demeure fondamental. Il est également important de rappeler qu’une relation intime entre une serveuse et un client peut exister, comme dans toute interaction sociale. Mais elle doit être librement consentie, sans pression économique, hiérarchique ou psychologique, et dans le respect total des droits de la femme.
Au-delà du cas des bars d’Abomey-Calavi, c’est toute la société béninoise qui est interpellée. Les serveuses ne sont ni des objets ni des proies. Ce sont des travailleuses, souvent jeunes, qui cherchent simplement à gagner leur vie dignement. Changer le regard porté sur elles est une étape essentielle. Car défendre leurs droits, c’est aussi défendre l’humanité et la dignité de toutes les femmes.
Gildas AHOGNI