Le mercredi 17 décembre dernier, le chef de l’Etat a promulgué la nouvelle constitution du Bénin votée à l’Assemblée Nationale le 14 novembre 2025. Cet acte clôture un processus de révision aussi impromptu que mystérieux conduit à pas de charge pour instaurer un régime politique « hors sol » sacré désormais dans le marbre constitutionnel avec un attelage de repères démocratiques et d’aspirations autocratiques.
Le 28 février 1990, Albert Tévoédjrè proclamait tout hilare à la fin de la Conférence Nationale que le Bénin avait vaincu la fatalité. A l’instar de ses paires, ils ont cru avoir fait l’essentiel pour que le Bénin ne retourne plus dans les incertitudes des régimes autoritaires et des aventures solitaires aux fins tragiques. Le Bénin en avait payé le prix fort lors des décennies 60 et 70 avec presque une dizaine de coups d’Etats alternant régimes militaires éphémères et civiles issus d’élections à polémiques et en avait pris le surnom de « l’enfant malade de l’Afrique ». Tirant donc leçon de notre histoire politique, les pères fondateurs ont voulu en faire un régime présidentiel parfait dans lequel le Président de la République a assez de pouvoirs. Il évoluera dans un écosystème institutionnel assez démocratique avec autour de lui des Présidents d’institutions fortes, dites parfois de « contre-pouvoir » comme le Président de l’Assemblée Nationale, de la Cour Constitutionnelle, de la Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication(HAAC), de la Cour Suprême. A côté de l’exécutif, il y a le législatif et le judiciaire qui sont des pouvoirs totalement indépendants. Le modèle tire également sa légitimité de son attachement aux droits de l’homme, à la liberté, au pluralisme médiatique et à une armée républicaine qui a fait le serment de retourner vraiment à la caserne après avoir, pendant plusieurs décennies, fait irruption dans la vie politique en qualité de sauveur ou d’empêcheur de tourner en rond. Les élections demeurent le seul moyen pour accéder au pouvoir. Quand ils ont fini de mettre en place cette architecture dans une Afrique qui peinait à sortir des cycles interminaux des régimes autoritaires, les délégués de l’historique conférence nationale avaient réalisé un exploit. Mais trente cinq après, les rares survivants de cette épopée politique historique sont tous dans les tourments face à la tournure des évènements dans le pays. De Saka Fikara, qui se remet difficilement de la félonie du député Michel Sodjinou – qui a privé son parti de la participation à l’élection présidentiel- à Candide Azannaï aujourd’hui en détention en passant par Me Robert Dossou, Théodore Holo et les autres, tous ont l’impression de ne pas se retrouver dans ce qu’ils ont bâti
Démocratie# développement
Dans une interview, récente ou non, qui a circulé sur les réseaux sociaux ces derniers jours, le professeur Victor Topanou, député à l’Assemblée Nationale, curieusement absent de la liste de son parti pour les prochaines élections législatives, déclarait qu’il préférait choisir les deux : « la démocratie et la modernisation »- autrement dit entre la liberté et la développement – et qu’il ne pouvait pas opérer un choix entre les deux. C’est pourtant le choix vite fait par ses compères de la perestroïka à la béninoise. Dans un entretien le 11 avril 2019 à la télévision nationale, Patrice Talon a fait clairement le choix du développement au détriment de la démocratie qui n’aurait rien apporté au pays. Admirateur du modèle rwandais, il a fait de Paul Kagamé, l’autocrate rwandais, un de ses modèles de leadership politique dont il s’inspire de certaines de ses actions. C’est donc sans surprise, qu’à partir de 2019, les différentes reformes ont conduit à l’élimination progressive de l’opposition des élections. Les élections seront sanglantes, conduisant à des tueries, des arrestations massives et des chasses à l’homme poussant plusieurs leaders et militants de l’opposition à l’exil. Ce fut également l’année de la première révision de la constitution après deux tentatives infructueuses.
Constitutionnalisation du monolithisme
Beaucoup d’observateurs de la vie politique béninoise avaient péroré que la tentative de coup d’Etat ignoble du 07 décembre dernier mise en échec par l’armée béninoise avec le concours des forces nigérianes et françaises allait amener le chef de l’Etat à avoir une posture plus prudente. Mais à la grande surprise de tous, alors le peuple est toujours groggy par les bruits de bottes de la matinée du 7 décembre, la nouvelle constitution passe le filtre de la vérification de la conformité à la Cour Constitutionnelle et est rapidement promulguée par le chef de l’Etat. Désormais tous les élus politiques (Président de la République, députés, maires) passent à un mandat de sept ans renouvelables autant de fois pour les députés. Un nouvel organe législatif est créé. Il s’agit du Senat qui sera composé d’anciens présidents d’institutions cooptés par affinité par on ne sait qui comme l’ancien président de la République lui-même. Aux termes de l’article 113-1, « le Senat régule la vie politique pour la sauvegarde et le renforcement des acquis de l’unité nationale, du développement de la Nation, de la défense du territoire, de la sécurité publique, de la démocratie et de la paix. Il veille au mœurs politiques ; au renforcement et à la continuité de l’Etat ainsi qu’à la stabilité politique. Il veille au respect de la trêve politique. Et sous réserve des dispositions de l’article 90, le Sénat sanctionne de suspension ou de retrait des droits politiques ou civiques… ».
Le nouveau texte instaure la « trêve politique, concept constitutionnel inventé sûrement par le Bénin et qui ne tardera pas à entrer dans les textes constitutionnels d’autres pays africains en quête de modèle d’oppression. La trêve politique est une période d’abstinence politique qui commence le jour de la proclamation définitive de l’élection du président de la République jusqu’à douze mois avant l’année électorale suivante, soit un peu plus de cinq ans. Dans la trêve, dit le dernier alinéa de l’article 5-1, «l’animation politique à finalité compétitive et électorale est prohibée ». Mais il s’agit en vérité de la constitutionalisation d’une pratique déjà en cours et qui consiste, dans le meilleur des cas, à réprimer toutes les voix critiques et discordantes de l’environnement politique. L’exemple le plus patent est observé actuellement avec la poursuite de plusieurs acteurs politiques, citoyens lambda…après le coup d’Etat manqué du 07 décembre 2025. Pour se mettre à l’abri de cette vendetta, les populations ont inventé sur les réseaux sociaux le concept de « Humm….Hein….Ok » comme seules réponses et commentaires à toutes informations et actualité sur le Bénin. A travers les lois et les décisions, la démocratie est boutée dehors au Bénin. N’est-ce pas une erreur des hommes politiques actuels ? L’éminent professeur de droit constitutionnel Joël Aïvo a pourtant déconseillé cette aventure un peu risquée en disant au prétoire le jour de sa condamnation par la CRIET que « seule la démocratie est éternelle », ajoutant qu’ « on peut en sortir mais on y revient toujours ».