Le 7 décembre 2025, les présidents français Emmanuel Macron et nigérian Bola Ahmed Tinubu ont dû voler au secours du pouvoir de leur homologue béninois secoué par une tentative de coup d’État militaire. Pendant de longues années, Paris et Abuja ont fait fi des cris de détresse qui venaient du Bénin au sujet de la crise politique et de la fracture sociale créées, alimentées et entretenues ces dernières années dans un pays longtemps réputé pour la stabilité de son modèle démocratique.
Dix jours après la tentative de putsch militaire qui a secoué le Bénin le 7 décembre 2025, la population béninoise essaie petit-à-petit de se remettre de ses émotions et de retrouver une certaine normalité. Ils avaient, le temps d’une matinée, envisagé le pire pour le pays : le basculement dans une aventure militaire au projet politique incertain. Mais l’État béninois aussi tente de se relever. Sous la houlette du président de la république, l’appareil d’État panse ses blessures et s’efforce de retrouver une forme de sérénité qu’il démontre, une fois de plus, par encore plus d’autoritarisme.
Vague d’arrestations
De source officielle, tous les meneurs de la tentative de coup d’état restent introuvables aujourd’hui malgré l’encerclement de la base militaire où ils s’étaient retranchés le 7 décembre dernier. En attendant de les rattraper et de les traduire devant la justice, les autorités béninoises opèrent une nouvelle vague d’arrestations d’acteurs politiques et d’activistes. En fin de semaine dernière, deux figures importantes de l’opposition ont été arrêtées. L’ancien parlementaire et ancien ministre délégué de la défense Candide Azannaï et Georges Chabi Yayi, secrétaire aux relations extérieures du parti Les Démocrates et fils de l’ancien président Boni Yayi, ont été placés en garde à vue dans le cadre des enquêtes ouvertes pour élucider la tentative de coup d’état militaire.Les deux ont bénéficié de fortunes différentes. Chabi Yayi a été libéré hier et mis sous convocation tandis que Candide Azannaï est maintenu dans les liens de la détention pour la poursuite des enquêtes. Président du parti Restaurer l’Espoir et coordonnateur de la coalition baptisée “Résistance Nationale”, Candide Azannaï était connu pour sa critique acerbe de la gouvernance démocratique de son ancien allier politique, Patrice Talon. Plus tôt dans la semaine, des photos ont été distribuées comme de petits pains sur les réseaux sociaux montrant le commissaire de police Landry Delcoz Kindjanhoundé menotté. Idem pour Florence Kingbo, la jeune tik tokeuse 21 ans dont la photo a fait le tour des réseaux sociaux menottes aux mains. De même, des mandats d’arrêt internationaux ont été lancés contre l’activiste panafricaniste Kémi Seba et Sabi Sira Korogoné, un autre membre de la “Résistance Nationale”.
Mais cette vague d’arrestations suffira-t-elle à cacher les nombreuses questions dramatiques que les événements du 7 décembre ont soulevés ?
La fin d’une époque
Le Bénin n’a plus connu de coup d’état depuis le 26 octobre 1972. 53 ans donc que l’armée béninoise n’avait plus retourné ses armes contre les institutions du pays. 53 ans que la résidence ou les bureaux d’un président de la république en exercice n’avaient plus été pris d’assaut par des militaires déterminés à en découdre avec lui. L’armée avait scrupuleusement tenu ses engagements qu’elle avait pris en février 1990 à la Conférence Nationale des forces vives de la nation de retourner dans les casernes et de se tenir à l’écart du débat politique. Selon plusieurs sources sécuritaires, le 7 décembre, le régime que dirige Patrice Talon d’une main de fer depuis une dizaine d’années n’a pas seulement vacillé sous les crépitements des mitrailleuses de l’armée qui a toujours été, jusque-là, avec la police et la justice, l’un de ses trois boucliers de notre stabilité démocratique. C’est en effet à l’ombre de ces boucliers que le président Talon a conçu et mené sans coup férir toutes les opérations législatives, administratives et judiciaires qui lui ont permis depuis 2018 de reconfigurer totalement au profit et de son camp, l’environnement politique et institutionnel qui a fait la réputation du Bénin, et qui a rendu possible son ascension jusqu’au palais de la Marina.
Cette nuit-là, l’un des boucliers s’est fissuré et ses éclats projetés dans la poitrine de la république. Cette fois-ci, il ne s’agit plus d’une horde de manifestants civils à mains nues, regroupés aux environs du domicile de son prédécesseur, parce que scandalisés par l’exclusion de toute l’opposition aux élections législatives, et qu’il fallait mater à balles réelles dans la rue. Il ne s’agit pas non plus de chasseurs traditionnels mais d’unités d’élite de l’armée, nous a-t-on dit commandées par le Lieutenant-Colonel Pascal Tigri. Cette crânerie a complètement rebattu les certitudes du président Talon et aura des conséquences durables sur le regard qu’il portera désormais sur les militaires béninois.
Sous protection internationale
Selon plusieurs experts, la tentative aurait sans aucun doute réussi si les armées du Nigéria et de la France n’étaient intervenues. En effet, Cotonou, Abuja et Paris se félicitent depuis le lendemain de la tentative, de leur étroite collaboration militaire dans la gestion de cette crise. La présidence béninoise a reconnu avoir sollicité l’aide de la France dans le cadre des accords de défense, tandis que l’Élysée a révélé que c’est à la demande du président français Emmanuel Macron que l’aviation militaire nigériane a frappé des positions des mutins. Depuis son accession à la souveraineté internationale, le territoire béninois n’a jamais été occupé par une armée étrangère, encore moins pour y assurer une mission normalement dévolue à l’armée béninoise.
Au-delà de la transgression que constitue cette tentative de putsch militaire, la décision de recourir à des forces étrangères et le traumatisme que les bruits de bottes et de canons de ces dernières sur le territoire national laisseront sans aucun doute des cicatrices indélébiles dans l’esprit des béninois.
Nigeria, CEDEAO et Macron : une lourde responsabilité
Le 7 décembre aurait-il pu être évité ? Selon plusieurs observateurs de la situation politique du Bénin, le projet de putsch aurait fleuri sur les ruines d’un modèle démocratique béninois. Elle aurait donc pu être évitée si les mêmes partenaires du Bénin, aujourd’hui prompts à intervenir aux chevets du Bénin, avaient écouté un peu les cris de détresse des populations par rapport au déclin du modèle démocratique du pays. Il est loin le temps où le Bénin, pionnier de la démocratie en Afrique de l’Ouest, faisait pâlir d’envie tous les peuples oppressés par leurs dirigeants. Depuis au moins 2018, soit deux ans après l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir, toutes les digues de l’équilibre des institutions et de l’Etat de droit sont tombées à tour de rôle. L’opposition est systématiquement exclue des élections, rendant quasiment impossible toute alternance démocratique. En cinq tentatives, la constitution a été modifiée deux fois, en pleine nuit et parfois dans l’obscurité, le code électoral a déjà été modifié quatre fois et son application varie en fonction des objectifs du camp présidentiel. Presque tous les vrais opposants au régime – opposants politiques, journalistes et activistes trop peu dociles – sont soit en prison, soit en exil.
La CEDEAO dont le protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance a été systématiquement violé détourne désormais le regard, après avoir essuyé en 2019, le dédain du gouvernement Talon. Aurélien Agbénonci, alors ministre des affaires étrangères du Bénin, s’était fermement opposé à l’envoi d’une mission de la CEDEAO en vue d’aider à la résolution de la crise électorale de 2019 : “le Bénin n’est pas en crise”, avait-il sèchement retorqué à la commission de l’institution, signant ainsi le début d’une longue complicité de l’institution sous-régionale avec les actes anti-démocratiques du régime Talon. Interpellé à de nombreuses reprises par des acteurs béninois, le président Macron n’a pas seulement choisi de regarder ailleurs, il a aussi décidé de renforcer les liens de son pays avec un gouvernement qui sème pourtant ouvertement les graines d’une implosion sociale qui devenait inéluctable.
Fenêtre d’opportunité
La communication millimétrée autour de la modernisation des infrastructures du pays permettait de noyer ces graves dérives dans un narratif bienveillant qui présente le président Talon comme un président réformateur. Jusqu’à ce que le 7 décembre remette tout en cause. Le monde découvrit ainsi, hébété, la poudrière que couvait la belle image que Patrice Talon avait réussi à imposer de lui-même à l’international. Le 7 décembre, cette image s’est craquelée, et tous les projecteurs du monde se sont braqués sur la vraie nature du pouvoir du chef de l’Etat.
Pour l’instant, la présence sur le sol béninois des troupes de la CEDEAO et le rôle de la France dans la préservation de l’ordre constitutionnel sont plutôt tolérés par les populations du Bénin. Ils pourraient rapidement se transformer en un casse-tête insoluble pour le Nigeria et la France si les présidents Bola Tinubu et Emmanuel Macron ne profitaient pas de la fenêtre de leur présence militaire temporaire au Bénin pour enfin exiger de Patrice Talon de trouver des solutions à la crise politique profonde qui secoue le pays depuis sept dernières années. Si au bout de leur mission – dont la durée reste inconnue – les prisonniers politiques sont toujours en prison, les exilés ne sont pas rentrés, un dialogue national inclusif et souverain n’est pas organisé en vue du rétablissement des piliers de l’Etat de droit et des libertés publiques, il serait difficile pour les pays de différents armées étant intervenues au Bénin, d’expliquer à leurs propres opinions publiques, mais surtout à celle du Bénin, qu’ils n’étaient arrivés à Cotonou que pour sauver la mise à leur ami.