La dernière mouture de la révision de la constitution introduite par deux députés de la majorité parlementaire alimente de vives inquiétudes dans l’opinion. Tant par son contenu que par l’agenda de son introduction, cette modification de la loi fondamentale, la 5è depuis l’arrivée de Patrice Talon au pouvoir, relance le débat sur l’avènement d’un président-lige, affaibli dans son magistère et à la merci d’autres personnalités qui tirent les ficelles dans l’ombre.
La constitution du 11 décembre 1990 a sacré dans le marbre un régime présidentiel assez rigide qui fait du président de la République, la première personnalité de l’Etat dont il est le chef en même temps qu’il est chef du gouvernement. Deux grands attributs concentrés dans les mains d’une seule personne qui est également chef suprême des armées et par ailleurs premier magistrat. Le constituant de 1990 a conçu ainsi une personnalité forte, s’inspirant du modèle français qu’il a renforcé en tenant compte de l’histoire politique du Bénin où pendant des décennies, le chef de l’Etat a été assez vulnérable, fragile. Une situation qui a conduit souvent à l’instabilité politique entre 1960 et 1972. Et lorsqu’il s’est trouvé un régime où le président avait la plénitude et la plénipotence de ses pouvoirs, il s’est vite mué en autocrate. Depuis 1990, la constitution, bien qu’ayant donné assez de pouvoirs au chef de l’Etat, a pris la précaution de l’encadrer et de restreindre les siens aux seuls régaliens de l’exécutif : il met en exécution les lois, dirige l’administration publique et l’armée. Le législatif et le judiciaire deviennent des pouvoirs à part entière avec une Assemblée nationale vectrice du pluralisme politique composée de députés élus eux aussi au suffrage universel et doté de l’autonomie financière. Le judiciaire est composé de magistrats exerçant en toute liberté et rendant la justice au nom du peuple et selon leurs intimes convictions. Ce système a fonctionné vaille que vaille jusqu’en 2016 où le président Patrice Talon est arrivé au pouvoir. Ce dernier a très vite posé des actes qui ont totalement affaibli et assujetti les deux autres pouvoirs que sont le législatif et le judiciaire. Ceci lui a permis de gérer le pays comme un monarque tout puissant dont les moindres désirs se transforment en loi dans la République.
L’arrivée d’un sénat « problématique »
A la fin du mandat de celui qui a réussi à faire l’hyper-présidentialisme en réussissant à soumettre tout le monde comme il l’a annoncé lui-même, on découvre dans sa majorité mécanique à l ‘Assemblée nationale une tendance à l’affaiblissement du pouvoir présidentiel. Comme si on passait d’un extrême à un autre, on aperçoit plutôt des velléités de faire du président celui qui n’a que des fonctions officielles et honorifiques alors que le vrai manitou devrait être le président d’un hypothétique sénat qui rogne une bonne partie des pouvoirs du chef de l’Etat, du pouvoir législatif et judiciaire. A côté d’un chef de l’Etat visiblement affaibli et dépouillé de certaines de ses prérogatives apparaît un autre personnage, le président du sénat qui n’est ni plus, ni moins qu’un président-bis. Et pour corroborer la thèse de certains, il est le vrai président qui agit dans l’ombre.
Déjà, les prérogatives de cet sénat sont énormes, volubiles et surtout floues. Dans la mouture, on lit que le sénat aura pour rôle : « concourir à garantir la sauvegarde et le renforcement des acquis de développement de la nation, de défense du territoire et de sécurité publique. A ce titre, « il veille à la stabilité politique, la continuité de l’Etat, au débat politique contradictoire constructif ; assurer la promotion des mœurs politique conformes à la sauvegarde des intérêts supérieurs de la nation, de l’unité et de la cohésion nationale, du développement durable et de la paix sociale ; veiller à renforcer les libertés publiques, la qualité de la gestion des biens publics, l’unité et la concorde nationales en vue du développement humain équilibré et durable ». Lorsqu’on aura introduit, il ne reste plus grand-chose à faire pour le président de la République. Il sera président de la République à titre honorifique et sera dépouillé de la quasi-totalité de ses prérogatives en attendant que le requiem de l’institution « Président de la République » ne soit célébré avec la loi organique sur le sénat qui va cette fois-ci donné plus de précisions et de détails sur l’étendue des prérogatives de cette nouvelle institution cachée à travers des mots-valises et des formulations vagues qui cachent visiblement des attributions républicaines gourmandes. La même institution va également rogner des prérogatives du législatif et peut demander une seconde lecture des lois votées par l’Assemblée nationale. Plus qu’un sénat, c’est une institution fantôme qui a tous les pouvoirs. On s’imagine donc que son président deviendrait de facto le nouvel homme fort de la République, laissant le président de la République élu au suffrage universel jouer un rôle accessoirement honorifique.
Coup dur pour Romuald Wadagni
Alors que toutes les étoiles semblaient alignées pour faire du fringant Ministre d’État chargé de l’Économie et des Finances un président aussi prestigieux que son prédécesseur, l’introduction de cette mouture de la révision vient comme un boulet à ses pieds. Après son imposition aux partis de la majorité présidentielle, l’élimination de l’opposition avant même l’ouverture de la compétition, la fragilisation du principal parti d’opposition, on le voyait monter sur le trône comme un digne héritier. Mais la nouvelle révision sonne comme un cadeau empoisonné pour lui.
Dès lors, une question simple se pose : Romuald Wadagni était-il au courant de ce complot contre sa future fonction? Selon certains analystes, si cette révision passait, il ne serait qu’un « Jean-Lucien Sanvi de Tovè à la béninoise », sans canne, ni cheveux blancs, allusion faite du nouveau président togolais sans charge, ni prérogatives qui honore la république par quelques cérémonies officielles.
Une fois élu, Romuald Wadagni pourra-t-il avoir les coudées franches de diriger si cette révision était adoptée ? Aura-t-il le courage et la détermination pour changer la constitution et retrouver la plénitude de ses prérogatives ? Car, il s’agit d’un coup d’Etat constitutionnel qui donne au futur président du sénat coopté par affinité tous les pouvoirs au détriment du Président de la République pourtant élu au suffrage universel.