On a longtemps péroré sur la malédiction du roi Gbèhanzin. L’histoire raconte qu’aux derniers jours de son règne, alors en cavale, il serait retourné une dernière fois à Abomey pour proférer une malédiction qui se révélera comme indélébile. Il aurait, face à un cercle restreint de chefs cardinaux et de dignitaires, affirmé que « le chiendent et les mauvaises herbes ne parleront jamais le même langage » et que « les fils et les filles du Danxomè ne s’entendront jamais ». Légitime juron pour quelqu’un comme lui qui a passé tout son règne à combattre l’envahisseur blanc et qui venait d’être trahi par son frère et Chef d’Etat Major qui l’aurait livré à l’ennemi. La conséquence de sa sentence a été sans appel. Toutes les initiatives qui ont été prises par des personnes ont constamment échoué. A chaque fois qu’il s’agit de compter sur la sincérité et la fidélité des uns et des autres pour entreprendre quelque chose de grand et de durable, il y a toujours un félon qui fait fuiter l’information, un bavard imprudent qui livre le secret à l’ennemi. Et l’initiative échoue lamentablement. En politique, la malédiction du roi Gbèhanzin a été érigée presque en une règle qui a fait recette pendant des décennies.
A chaque étape de notre vie politique, il y a toujours un acteur politique qui se désolidarise, qui trahit…Il y a toujours un protagoniste qui lâche prise. Plus d’un siècle après, la péremption de cette malédiction semble n’avoir pas de date. Depuis 1990, on a vu de façon régulière les manifestations d’actes de trahison en politique. C’est à raison que certains observateurs avertis de la politique béninoise affirment que la trahison a été le moteur du jeu politique au Bénin et que les lâchetés individuelles ont influencé plus fortement les cycles politiques que les décisions des grands ensembles.
En 1996, la chute du président Soglo a été l’œuvre fort endogène de « renards», d’entrepreneurs politiques sortis des entrailles du pouvoir et mus par des objectifs égoïstes et qui, de façon individuelle, ont agi de l’intérieur pour torpiller la victoire.
En 2006, les trahisons internes au sein de la galaxie Kérékou n’ont pas permis à cette dernière de s’entendre pour porter un dauphin. Ce qui a favorisé le candidat le plus combattu par le pouvoir de l’époque. C’est celui là qui apparaît le plus éloigné de la chose politique qui gagne l’élection. En 2016, Yayi lui-même n’a pas réussi à maintenir la cohésion au sein de son camp. Dès 2013, une vaste frilosité s’empare de sa mouvance lorsque Patrice Talon, jadis soutien financier et conseiller de l’ombre, décide de s’opposer à lui. Plusieurs de ses proches collaborateurs de l’époque ont sournoisement travaillé pour l’ennemi public numéro 1 de leur chef. Au finish, le candidat présenté et soutenu par Boni Yayi a perdu l’élection contre Patrice Talon, l’ennemi soutenu en sourdine par des faucons du régime.
L’attelage gouvernemental de Talon qui a donné une forte impression de solidité a commencé aussi à montrer des fébrilités. Les départs de certains de ses proches ont révélé de profonds malaises.
Dernière illustration, Aurelien Agbénonci, ancien ministre des affaires étrangères. Sa sortie médiatique a quelque chose d’intriguant : aller contredire presque son ancien patron sur le même média où il a parlé et sur le même sujet et ceci le lendemain de l’intervention de ce dernier. Il n’a d’ailleurs plus caché la froideur des relations entre lui et Patrice Talon. Il s’agit d’un acte de défiance notoire qui faut savoir analyser avec recul. A trois reprises, il a affirmé avoir « tourné la page », en refusant d’évoquer les raisons de son départ du gouvernement et en entretenant un mystère sur ces relations actuelles avec Patrice Talon. Cette attitude n’est d’ailleurs pas singulière. Elle est récurrente chez les cadres de l’administration publique et une bonne frange de la classe politique. Tous ou presque tous ont de solides expériences en « retournement de veste ». Le bon et le meilleur président pour eux est toujours l’actuel. Jamais l’ancien n’est bon. Ils ont même une formule consacrée par laquelle, ils changent de vestes : « On a pourtant bien conseillé le chef de l’Etat. On lui a fait régulièrement des fiches mais il ne nous a pas suivis ». Talon qu’on croyait être à l’abri de ces désidératas de fin de mandat semble ne pas y épargner.