De la Marina au Sénat, le changement n’est pas seulement institutionnel. Il doit surtout être politique. Après dix années passées à la tête de l’État, Patrice Talon s’installe désormais dans une institution dont la vocation, telle que définie par le règlement intérieur du Sénat, impose une autre posture. Président du Sénat pour les cinq prochaines années, l’ancien chef de l’État devient ainsi l’un des principaux gardiens de l’équilibre politique national.
Patrice Talon occupe désormais une responsabilité qui exige de lui qu’il change de veste. En effet, l’article 3 du règlement intérieur du Sénat est très clair sur les prérogatives de la nouvelle institution. La deuxième chambre de l’Assemblée nationale aura à intervenir sur des sujets aussi sensibles que les lois constitutionnelles, les lois électorales, l’organisation et les activités des partis politiques. Elle doit également veiller aux mœurs politiques, à la continuité de l’État, à la stabilité politique et au respect de la trêve politique.
Dans certaines conditions, elle dispose même d’un pouvoir de sanction à l’égard d’acteurs politiques. Autrement dit, le Sénat ne sera pas une simple chambre. Il devient dès lors un acteur majeur de la régulation de la vie politique béninoise. Et son président sera au cœur de cette mission. C’est là que se pose la question de la métamorphose de Patrice Talon. Durant sa décennie à la tête du Bénin, sa gouvernance a été marquée par de profondes réformes institutionnelles, mais également par une forte crispation du climat politique. Les modifications du cadre électoral et les nouvelles conditions de participation aux élections ont chamboulé le paysage partisan. Plusieurs formations politiques et figures de l’opposition ont été confrontées à des procédures judiciaires. Cette période est associée à une montée des tensions entre pouvoir et opposition.
Désormais, Patrice Talon se retrouve de l’autre côté de la rive. Il ne préside plus aux destinées de l’Exécutif. Il préside une institution qui, selon ses propres textes, doit contribuer à la sauvegarde de l’unité nationale, de la démocratie et de la paix. Il doit surtout veiller au respect d’une trêve politique présentée comme un nouveau cadre de pacification de la vie publique. Voilà pourquoi l’ancien chef de l’État ne peut raisonnablement conduire le Sénat avec les mêmes réflexes que lorsqu’il était à la Marina. Le président du Sénat doit être un arbitre, pas un prolongement du pouvoir exécutif. Il doit pouvoir écouter les différentes sensibilités politiques, y compris celles qui lui sont hostiles. Il doit protéger l’espace du débat démocratique plutôt que de rechercher systématiquement le consensus autour de la majorité. Il doit accepter la contradiction, favoriser le dialogue et faire du Sénat un espace de régulation plutôt qu’un nouveau centre de pouvoir.
Le défi est d’autant plus important que le Sénat intervient directement sur les textes qui organisent la compétition politique. Les lois électorales, les règles relatives aux partis politiques et les grandes réformes constitutionnelles seront soumises à son avis de non-objection avant leur promulgation. Dans un tel dispositif, l’impartialité de sa présidence sera de mise. Patrice Talon est donc attendu au tournant. Son passé de président de la République constituera forcément une référence, qu’il le veuille ou non. Chaque décision du Sénat, chaque résolution sur la trêve politique, chaque intervention sur une question électorale ou institutionnelle pourra avoir diverses interprétations.
C’est pourquoi la réussite de Patrice Talon à la tête du Sénat ne se mesurera pas uniquement à sa capacité à conduire les travaux parlementaires. Elle se mesurera surtout à sa capacité à se recentrer le débat et à arbitrer.. De la Marina au Sénat, il faut donc changer de veste pour comprendre que les responsabilités ne sont plus les mêmes. Au Sénat, il devra être le gardien d’un équilibre. À la Marina, il incarnait le pouvoir. Au Sénat, il devra incarner la hauteur. Les Béninois attendent désormais de lui la posture d’un sage préoccupé par l’intérêt général, la paix politique et la cohésion nationale, plutôt que celle d’un responsable soucieux de préserver les intérêts de quelques individus ou d’un camp. Le Sénat est une nouvelle page. Patrice Talon a la chance d’écrire autrement son nom dans l’histoire politique du Bénin.
Alassane Touré