En dénonçant la croissance des régimes francophones à rallonger les mandats et à modifier les règles constitutionnelles conformément aux ambitions politiques, le professeur Victor Tokpanou pointe une des grandes fragilités de la démocratie en Afrique. Derrière l’argument du développement et de la stabilité se cache parfois une dangereuse tentation, celle de confondre gouvernance efficace, développement et maintien prolongé au pouvoir.
Le cri du cœur du professeur Victor Tokpanou mérite d’être lu d’une manière plus approfondie. « Il faut qu’on avance », martèle l’universitaire, visiblement lassé de voir les mêmes questions se poser dans les discussions politiques africaines. Durée des mandats, révisions constitutionnelles, remise à zéro des compteurs, nouvelle République. Pour lui, cette obsession traduit une démocratie francophone à la traîne. Dans les pays francophones, explique-t-il, on serait passé du quinquennat au septennat au nom de la nécessité de conduire des réformes structurelles.
Et demain, prévient-il, pourquoi pas neuf ou onze ans ? Une description qui pose une vraie question : jusqu’où peut-on rallonger un mandat au nom de l’efficacité sans dénaturer le principe de l’alternance démocratique ? Le cas béninois est une preuve à cette interrogation. La révision constitutionnelle adoptée en novembre 2025 a porté à sept ans le mandat du président de la République. La même durée s’applique désormais aux députés ainsi qu’aux élus des collectivités locales. Il est vrai que le passage à sept ans ne signifie pas automatiquement dérive autoritaire, mais le problème survient lorsque la modification des règles constitutionnelles piétine la gouvernance, car une démocratie devrait permettre de corriger ses insuffisances sans remettre perpétuellement en cause les bases.
Quand le développement devient un argument politique
C’est ici que les propos de Victor Tokpanou prennent tout leur sens. L’universitaire refuse l’idée selon laquelle il faudrait choisir entre la démocratie et le développement. Pour lui, le débat est déjà dépassé dans plusieurs démocraties anglophones. Les failles du système démocratique sont identifiées, corrigées et le processus suit son cours. Le développement ne dépend pas de la durée pendant laquelle un président reste en fonction. Un chef d’État doit donc être capable de produire des résultats dans le délai constitutionnel qui lui est accordé. Si cinq ans ne suffisent pas, pourquoi sept ans seraient-ils nécessairement suffisants ? Et si sept ans ne suffisent pas, faudra-t-il neuf ans, puis onze ? À ce rythme, il est difficile d’avoir des institutions fortes pour assurer la continuité des politiques publiques au-delà d’un homme.
L’Afrique francophone souffre encore d’une culture politique défaillante. Le plus préoccupant est alors la répétition des révisions constitutionnelles. Une Constitution ne doit pas être un instrument permettant de résoudre les problèmes politiques du moment. Lorsque les règles sont modifiées au gré d’un dirigeant pour adapter le système aux réalités politiques du pouvoir, ça devient une crainte. Pour Victor Tokpanou, le pain et la liberté ne sont pas nécessairement deux revendications contradictoires. Ils peuvent aller de pair. Le développement ne devrait jamais être présenté comme la monnaie d’échange de la démocratie.
De même, la démocratie ne doit pas être considérée comme responsable de tous les retards économiques. Au fond, le désarroi exprimé par Victor Tokpanou dépasse la question de la durée des mandats. Il traduit la réalité d’une Afrique francophone qui risque de passer son temps à réinventer ses règles au lieu de faire fonctionner correctement celles qu’elle s’est données. Le véritable défi n’est donc pas de savoir si cinq, sept ou neuf ans constituent la meilleure durée pour un mandat, mais il est de construire des institutions capables de produire des résultats dans le respect des règles.
Mohamed Yèkini