La tentative de putsch des 28 et 29 août à Niamey a révélé les profondes tensions qui traversent les Forces armées nigériennes. Derrière la contestation des jeunes officiers apparaissent des frustrations liées aux rapports entre Zarma et Haoussa, des accusations de népotisme et les interrogations persistantes autour de l’influence de l’ancien président Mahamadou Issoufou.
La nuit du 28 au 29 août devait être un nouveau test pour le pouvoir d’Abdourahamane Tiani. Elle s’est transformée en une sérieuse alerte pour le chef de la junte. Des jeunes officiers des forces spéciales ont attaqué simultanément le palais présidentiel et la base aérienne 101 de Niamey, après avoir notamment quitté leurs positions de Ouallam, dans la région de Tillabéri. Les mutins ont également tenté de prendre le contrôle de la télévision publique.
Durant plusieurs heures, le rapport de force est resté incertain. Certaines unités ont refusé de participer à l’assaut contre les mutins, tandis que la garde présidentielle, dirigée par Tiani avant son arrivée au pouvoir, est restée son principal soutien militaire. La situation n’a finalement été rétablie qu’avec l’intervention d’environ 200 éléments russes de l’Africa Corps présents à la base 101. Mais au-delà de l’échec de la mutinerie, c’est le malaise profond de l’armée qui inquiète désormais le régime.
La question sensible des Zarma et des Haoussa
Une partie de la contestation trouve ses racines dans des tensions communautaires qui traversent l’appareil militaire. Plusieurs cadres intermédiaires et jeunes soldats zarma dénoncent depuis plusieurs mois un sentiment de marginalisation. En effet, les Haoussa constituent le premier groupe ethnique du pays, tandis que les Zarma représentent le deuxième ensemble démographique.
Selon les éléments consultés, certains estiment être davantage exposés sur les différents fronts contre les groupes djihadistes, tout en restant insuffisamment représentés dans les postes de commandement. Dans l’armée, des officiers zarma reprocheraient particulièrement à l’élite politico-militaire haoussa de concentrer une partie des responsabilités. Le général Tiani étant lui-même haoussa. Ce facteur nourrit, chez certains militaires contestataires, le sentiment que l’avancement et l’accès aux postes stratégiques ne répondent pas uniquement aux critères professionnels.
Le népotisme au cœur des frustrations
À cette dimension communautaire s’ajoute une autre source de mécontentement : le soupçon de népotisme. Le général Salifou Modi, ministre de la Défense et figure zarma importante du régime, avait longtemps joué le rôle de relais entre le pouvoir et une partie de cette communauté.
Mais son influence semble aujourd’hui moins importante dans les cercles les plus proches de Tiani. Le chef de la junte aurait progressivement renforcé le poids de son chef d’état-major particulier, le colonel Ibroh Amadou Bacharou, ainsi que celui du chef d’état-major de l’armée de terre, le colonel Mamane Sani Kiaou. Cette évolution alimente le sentiment d’une concentration du pouvoir autour d’un cercle restreint.
Le malaise est également générationnel. Les jeunes officiers, dont certains sont engagés directement sur les fronts les plus dangereux, se plaignent de bénéficier de peu de promotions depuis l’arrivée de la junte au pouvoir. Des accusations de détournement de soldes ont également nourri les frustrations parmi les militaires déployés sur le terrain.
Une autre frustration concerne le traitement différencié des militaires face au risque. Selon des sources citées dans le cadre de la mutinerie, certains hauts responsables seraient accusés de protéger leurs propres fils en leur évitant les postes les plus exposés sur les fronts de lutte contre les groupes djihadistes. À l’inverse, de jeunes officiers et soldats déployés dans les zones les plus dangereuses supporteraient l’essentiel des pertes. Ce sentiment d’injustice alimente les accusations de favoritisme et de népotisme au sein de l’armée.
Cette situation intervient alors que l’armée paie un lourd tribut dans la lutte contre les groupes djihadistes nottament le Groupe État islamiqueet le JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans), affilié à Al-Qaïda.
L’ombre de Mahamadou Issoufou
L’autre facteur qui complique la situation est la relation entre Abdourahamane Tiani et Mahamadou Issoufou.
Avant de prendre le pouvoir en juillet 2023, Tiani avait dirigé pendant plus d’une décennie la garde présidentielle, notamment sous les présidences d’Issoufou puis de Mohamed Bazoum. Cette longue proximité avec l’ancien pouvoir nourrit les critiques de ceux qui considèrent que le CNSP n’a pas totalement rompu avec l’ancien système.
L’influence supposée d’Issoufou continue ainsi d’alimenter les interrogations dans certains milieux militaires et politiques. Sa présence au cœur du dispositif sécuritaire lors de la mutinerie du 29 août a également attiré l’attention. L’ancien président et son épouse auraient trouvé refuge dans l’enceinte du palais présidentiel sous la protection de la garde présidentielle. Cette proximité contraste fortement avec le sort réservé à Mohamed Bazoum, successeur d’Issoufou, toujours retenu avec son épouse depuis le coup d’État de 2023.
Une junte face à un double défi
Pour Tiani, la difficulté est désormais de restaurer la discipline sans aggraver les divisions. Une purge trop importante des forces spéciales pourrait affaiblir les unités engagées contre les groupes djihadistes, tandis qu’une absence de réaction risquerait de laisser penser que l’autorité de la junte nigérienne est contestable au sein même de l’armée.
Le recours aux Russes pour reprendre la base 101 constitue lui aussi un signal préoccupant. Depuis 2023, la souveraineté militaire et le rejet de l’influence occidentale sont au cœur du discours de la junte. Voir des forces étrangères participer à la résolution d’un affrontement interne entre militaires nigériens souligne donc une contradiction majeure.
La mutinerie a échoué, mais elle a exposé les failles du système. Pour Tiani, le principal danger pourrait désormais moins venir d’un adversaire extérieur que des fractures qui se développent au sein de l’armée censée garantir la survie de son régime.
Ezéchiel Dagbégnon PADONOU