De nationalité Guyanaise, Mme. Djamila Delannon est une économiste et Vice-Présidente de la Fondation de l’Université de Guyane. Invitée de marque du Laboratoire Totems Afrikaraïbes, elle sera très attendue au Bénin, du 12 au 16 Août, pour Co-curater la Biennale Vodun Hwendo de Ouidah édition 2026, autour de la thématique ‘’La Métamorphose’’. A quelques heures de sa descente au Bénin, elle partage sa pratique curatoriale, ses sentiments d’être invitée sur ladite biennale, son regard sur le thème de la biennale, et enfin, ses prises de position face aux revendications féministes.
Qu’est-ce qu’on peut retenir de votre parcours lorsqu’on se limite à votre pratique curatoriale ?
« Je commencerais par mon ancrage, je suis Guyanaise. C’est une terre, des eaux et des peuples traversés par de multiples contradictions. Une terre marquée par les tragédies contemporaines de la traite esclavagiste, par la négation de l’humanité de milliers d’êtres, par le génocide des peuples amérindiens, par la colonisation puis la néocolonisation. Mais c’est aussi une histoire de survivances, de créations et de résiliences et d’une terre qui abrite protège et nourrit abondement. Celle du marronnage, des liens et des amours têtus qui ont résisté à l’effacement, de l’invention du créole comme système de transmission, de relation et de réinvention culturelle. J’aime savoir que je suis héritière de cela. Mais cet ancrage n’a de sens que dans la relation aux autres. C’est cette manière de penser depuis chez soi tout en restant en dialogue avec le monde que je cherche à faire vivre dans mes projets curatoriaux. J’ai commencé ma carrière à l’UNESCO comme fonctionnaire internationale. Cette expérience a profondément façonné mon regard sur les implications sociales, politiques et économiques de la culture, du patrimoine matériel et immatériel, de tous ces souffles de création et d’inventivité qui se transmettent, se questionnent, s’enrichissent et se réinventent au fil des générations. Même si je me suis depuis éloignée de ces grandes institutions, la conviction que la culture est un puissant levier de transformation, elle demeure. J’ai ensuite choisi la liberté de la pratique. Cette liberté m’a permis de développer en parallèle plusieurs engagements : l’enseignement, la recherche indépendante, la curation de projets culturels et l’accompagnement d’organisations publiques et internationales. Parmi ces expériences, j’ai accompagné la Région Guyane dans la préparation de sa participation à la COP30 au Brésil et publié, la même année, une contribution dans l’ouvrage collectif L’Amazonie : espace vivant, social, politique, aux Presses universitaires de l’Université de São Paulo (Edusp, 2025). J’ai également assuré la curation du festival WOW (Women of the World) à Rio de Janeiro, un festival imaginé depuis la plus grande favela de la ville, qui explore les voix et les perspectives féministes. Et actuellement je travaille à la direction artistique d’un évènement hommage pour la commémoration des 25 ans de la loi reconnaissant la traite de l’esclavage comme crime contre l’humanité en France. Cette intersection des sujets, cette liberté de pratique et cet ancrage profond en Guyane, en Amazonie sont sans doute les éléments qui me caractérisent le mieux aujourd’hui et que je souhaite continuer à développer »
Quels sont les sentiments qui vous ont animés lorsque vous avez appris que le Laboratoire Totems Afrikaraïbes vous a identifiée pour être associée à la curation de la Biennale Vodun Hwendo ?
« Je dirais la curiosité, la solennité le sentiment de familiarité. La curiosité d’abord de découvrir le Bénin par Ouidah, quel symbole ! La curiosité de rencontrer la communauté Vodun, de rencontrer Béninois et Béninoises. Puis, très vite, est venue la solennité, que j’ai étreinte. Celle que l’on ressent lorsqu’on approche quelque chose de sacré. Le Vodun n’est pas simplement un objet d’étude ou un patrimoine culturel ; il est une manière d’habiter le monde, une cosmologie vivante. Et en même temps cette sacralité s’est trouvée enveloppée de sentiments de proximité et de sécurité propre à la familiarité. Car en Guyane le Vodun, en compagnonnage avec les langues, les rites et d’autres systèmes de croyances issus de l’Afrique, ont constitué un creuset d’appartenance et d’émancipation qui ont permis à mes aïeuls de résister, de survivre et de se réinventer depuis les cales des navires négriers jusqu’à aujourd’hui. La familiarité d’une invitation dans un espace protecteur et nourricier, façonné par des siècles de pratiques profondément émancipatrices, thérapeutiques, anticipatrices et collectives. Et franchement quand une Lylly Houngnihin directrice de Totems Afrikaraïbes, pour laquelle j’ai beaucoup de considération – pour sa vigueur à insuffler des dynamiques nouvelles, sa générosité de personne, sa plasticité intellectuelle, vous propose une collaboration, l’on ne peut que dire oui. Mais pour les raisons évoquées précédemment j’ai rajouté en plus un Merci ! ».
Que vous inspire le thème de la Biennale « La Métamorphose », surtout que les échanges seront orientés, d’une part, sur les narratives relatives aux femmes noires d’aujourd’hui et, d’autre part, sur les narratives décoloniales ?
« La métamorphose est un processus vital. L’existence par la transformation. C’est une notion qui m’évoque aussi les cosmogonies Vodun, où les déités elles-mêmes circulent entre les registres du visible et de l’invisible, entre les territoires et les temporalités, une véritable intelligence du passage. Pour les femmes noires, la métamorphose n’est pas une abstraction. C’est une expérience historique. Nos histoires sont traversées par des déplacements forcés, des réinventions permanentes, des transmissions interrompues puis retrouvées, des formes de création qui émergent précisément là où l’on croyait la vie impossible. Ce thème me fait penser à ce que j’appelle des récits situés : des récits qui naissent depuis les territoires, depuis les corps, depuis les mémoires et les expériences vécues. Trop souvent, les histoires des femmes noires ont été racontées par d’autres et plus souvent encore effacés. Les narratives décoloniales consistent précisément à retrouver notre capacité à produire nos propres cadres d’énonciation, à nommer nos réalités avec nos mots et depuis nos perspectives. A questionner les cadres qui se sont imposés au monde nés dans un monde de domination raciale géopolitique, sexiste. La métamorphose évoque aussi le continuum qui relie l’Afrique, les Caraïbes, les Amériques et leurs diasporas. Les cosmogonies africaines n’ont pas simplement survécu à la traversée de l’Atlantique ; elles se sont transformées, réinventées et réactivées dans de nouveaux contextes. Elles demeurent aujourd’hui des matrices de création, de résistance et d’avenir. Je crois que les femmes occupent une place centrale dans ces processus. Elles ont souvent été les gardiennes des savoirs, des langues, des rites, des formes de soin et des mémoires. Elles ont porté des archives vivantes. Non pas des archives figées, mais des archives incarnées, sensibles et en mouvement ».
Vous êtes très engagée pour les causes liées aux revendications féministes, mais aussi à leur inclusion économique. Comment comptez-vous appuyer sur ces leviers pour accompagner et soutenir la communauté Vodun lors de la Biennale ?
« Notre monde contemporain exige des ressources pour agir. L’autonomie passe souvent par la capacité à disposer de moyens matériels et financiers suffisants pour préserver, transmettre et développer ce qui nous est précieux. Cela vaut pour les individus, mais également pour les communautés.
La Biennale constitue un moment essentiel. C’est un temps d’ouverture, de visibilité, de circulation et de rencontre. Elle permet au Vodun d’entrer en dialogue avec d’autres univers de l’art contemporain, de la recherche, des mouvements citoyens, des institutions culturelles, et ainsi de révéler toute la richesse de ses ramifications. J’apprécie particulièrement l’approche portée par Totems Afrikaraïbes qui considère les archives, les savoirs et les pratiques culturelles non comme des objets figés, mais comme des ressources vivantes appelées à circuler, à être documentées, transmises et rendues visibles.
Durant la Biennale, l’atelier stratégique « Activer les alliances, coopérer autrement » offrira un espace particulièrement précieux. Il permettra de réfléchir collectivement aux questions de mobilité artistique, de recherche, de diffusion, de formation, d’archives et de financements innovants. J’y apporterai humblement mon expérience des mécanismes de coopération internationale et des modèles de financement susceptibles de soutenir durablement les communautés culturelles. La question n’est pas seulement celle des ressources ; elle est aussi celle des alliances. Comment construire des réseaux solides ? Comment rendre les savoirs plus visibles ? Comment créer des conditions de circulation et de transmission qui garantissent leur pérennité ? Et je suis sensible à la volonté exprimée par Lylly Houngnihin d’inscrire ces relations dans la durée pour passer du temps fort événementiel de la biennale à une infrastructure durable, capable d’organiser la persistance, la lisibilité et la circulation de ces récits, des pensées et de gestes ».
En tant que spécialiste en économie sociale et solidaire, quelle sera votre approche ou démarche pour impacter tous les participants à la Biennale ?
« Ma participation à la Biennale Vodun Hwendo s’inscrit moins dans une posture de spécialiste que dans celle d’une curatrice. Curater est un anglicisme que j’affectionne parce qu’il renvoie à l’idée de soin. Curater, c’est prendre soin des œuvres, des idées, des personnes, des relations et des contextes qui permettent leur rencontre. Mon rôle sera donc avant tout de favoriser les circulations : circulation des savoirs, des récits, des expériences et des sensibilités. Créer les conditions de dialogues féconds entre artistes, chercheurs, communautés Vodun, activistes et publics. Je crois profondément que certaines transformations naissent simplement lorsqu’on permet à des personnes, à des mémoires et à des imaginaires de se rencontrer. Si je peux contribuer à cela, alors l’impact sera déjà réel ».
Votre mot de fin pour clore cet entretien
« La richesse de cette Biennale réside dans sa polyphonie. Elle se dira dans les ateliers en immersion et les résidences, dans les tables rondes et le grand entretien, dans les cérémonies rituelles et les processions Zangbéto, dans les concerts, les performances et les projections, dans les expositions comme dans les temps de transmission entre pairs. Pour ma part, je viens avec beaucoup d’humilité, beaucoup de curiosité et une immense joie. J’ai hâte de retrouver Ouidah, ses histoires, ses silences, ses forces visibles et invisibles, et de me laisser traverser par cette rencontre. J’ai hâte de retrouver le Bénin, Ouidah, et toute la communauté Vodun ».
Propos recueillis par Rodéric DEDEGNONHOU