Au fil des jours, le nouveau président de la République, Romuald Wadagni, met en place l’architecture politique et administrative qui devra porter son action durant les sept prochaines années. Gouvernement, ministres-conseillers, préfets et autres proches collaborateurs sont progressivement désignés pour accompagner la nouvelle gouvernance. Mais à l’observation, une réalité saute aux yeux, le nouveau locataire de La Marina semble avoir fait le choix de la continuité en s’appuyant largement sur les hommes du régime précédent.
Romuald Wadagni est-il en train de bâtir son propre régime ou de prolonger celui de Patrice Talon ? Le nouveau locataire de La Marina n’est pas encore prêt à définitivement se séparer des calcites du système défunt. Les premiers signaux montrent qu’un nouveau système se met en place avec les mêmes hommes. En effet, sur les membres de son premier gouvernement, sept ministres ayant servi sous Patrice Talon ont été reconduits. Il s’agit notamment de Yvon Détchénou à la Justice, Benjamin Hounkpatin à la Santé, Véronique Tognifodé à la Famille et à l’Action sociale, Aurélie Soulé Zoumarou à la Communication, Alimatou Shadiya Assouma au Commerce intérieur, Benoît Dato aux Sports ainsi qu’Olushegun Adjadi Bakari, désormais en charge du Tourisme, du Commerce extérieur, de l’Industrie et de la Promotion de l’investissement privé. Si ces reconductions pouvaient encore être justifiées par la nécessité de continuer dans la même dynamique, les nominations qui interviennent depuis quelques heures donnent davantage l’impression d’une reconduction élargie de l’équipe Talon.
Plusieurs anciens ministres qui n’ont pas retrouvé un département ministériel ont été repêchés pour occuper des postes stratégiques à la Présidence. Ainsi, José Didier Tonato, ancien ministre du Cadre de vie, devient conseiller aux infrastructures du président de la République. Salimane Karimou, ancien ministre des Enseignements maternel et primaire, est nommé conseiller à l’Éducation. Gaston Cossi Dossouhoui, Modeste Tihounté Kérékou, tous deux anciens ministres, deviennent chargés de mission aux affaires politiques auprès du chef de l’État. À cette liste s’ajoute la reconduction de Wilfried Léandre Houngbédji comme porte-parole du gouvernement, avec cette fois un rang de ministre. La nomination de Jacques Ayadji en qualité de chargé de mission aux affaires politiques ne fait pas exception à la règle.
Cette tendance s’est davantage confirmée avec la désignation des préfets des départements. Sur les douze représentants de l’État nommés, six avaient déjà exercé ces fonctions sous le régime précédent. Saliou Odoubou dans les Collines, Dèdègnon Bienvenu Milohin dans le Mono, Marie Akpotrossou dans l’Ouémé, Ahmed Belloky-Samah dans l’Alibori, Jacques Roland Amadou dans l’Atacora et Déré Lydie Chabi Nah dans la Donga poursuivent ainsi leur aventure administrative, parfois avec une simple permutation de département. Avec un taux de reconduction de 50 %, le message paraît clair, la fidélité semble avoir pesé davantage que le renouvellement. La nomination des ministres-conseillers vient conforter cette thèse selon laquelle Romuald Wadagni ne peut pas se passer de ces personnes qui ont eu à faire la pluie et le beau-temps sous Patrice Talon.
Sur les douze personnalités ayant occupé cette fonction sous Patrice Talon, cinq ont été reconduites. Paulin Gbenou, Rachidi Gbadamassi, Bio Guéra Sacca Kina, Ayibatin Jonas Hantan et Mariam Djaouga Sacca demeurent ainsi dans le premier cercle du pouvoir. Une proportion de 41 % qui vient renforcer l’impression d’une forte continuité entre les deux régimes. Mieux, les autres ministres conseillers sont bien connus de l’univers politico-administratif béninois. C’est l’exemple de Jeanne Adanbiokou, ancienne Directrice de cabinet du ministre du Cadre de vie José Tonato. Quant à Patrice Nobimè Agbodranfo, Rosine Dagniho et Nicaise Fagnon, ils ont été des anciens députés. Que ce soit dans le cabinet du nouveau président de la République ou au sein du Secrétariat général du gouvernement, les visages de la majorité des personnes nommées sont bien connus.
Dans le secteur sécuritaire, le Général d’armée aérienne Bertin Bada, ancien directeur du cabinet militaire de Patrice Talon est nommé conseiller à la Défense et à la Sécurité tandis que le Général de brigade Djimon Dieudonné Tévoédjrè garde toujours les commandes de la Garde républicaine. Des figures familières de l’ère Talon. Ces choix ne surprennent guère lorsqu’on sait que Romuald Wadagni est lui-même un pur produit du système Talon. Cette option traduit une certaine dépendance politique vis-à-vis de Patrice Talon. Le nouveau président affiche la volonté de conduire sa propre vision du développement, mais il choisit de la mettre en œuvre avec une grande partie de l’équipe qui a accompagné l’ancien chef de l’État pendant dix ans. Certes, la nomination des collaborateurs relève du pouvoir discrétionnaire du chef de l’État. Personne ne peut lui contester le droit de s’entourer de personnes en qui il a confiance.
Toutefois, devenir président de la République implique de dépasser le statut d’ancien collaborateur. À ce niveau, les attentes des populations vont au-delà de la continuité. Les citoyens veulent découvrir une nouvelle méthode et de nouveaux visages capables de faire le job. A ce titre, il convient de retenir que les anciens ministres et collaborateurs du régime Talon ne sont certainement pas les seuls cadres compétents du pays. Le Bénin regorge de talents et de personnalités capables d’accompagner le nouveau président dans sa mission. Les prochains mois permettront sans doute de savoir le degré réel d’autonomie du président Romuald Wadagni. Au-delà des fidélités, c’est la force du nouveau pouvoir à bâtir son système avec ses propres choix qui déterminera si le pays est entré dans une nouvelle ère politique ou si c’est simplement la prolongation d’un système déjà en place. Sur le plan politique, la multiplication des reconductions peut également nourrir des frustrations.
Alassane Touré