Officiellement, Moscou mène une vaste campagne d’étude des ressources marines en Afrique de l’Ouest. Mais plusieurs observateurs dénoncent une stratégie visant à préparer le retour massif de la pêche industrielle russe dans une zone déjà fragilisée par la surexploitation.
Depuis août 2024, deux navires russes, l’Atlantniro et l’Atlantida, sillonnent les eaux du Golfe de Guinée. Mandatés par l’Agence fédérale russe des pêches, Rosrybolovstvo, ils participent à une « Grande Expédition africaine » présentée comme la plus importante étude scientifique jamais menée sur les ressources biologiques marines du continent. Selon Moscou, cette mission concerne 18 pays africains et vise à améliorer la connaissance des écosystèmes marins.
Mais sur le terrain, la présence de ces navires suscite de fortes interrogations. Derrière les recherches acoustiques, hydrobiologiques et océanographiques officiellement annoncées, certains experts estiment que la Russie chercherait surtout à cartographier les zones les plus riches en poissons. L’objectif serait d’anticiper un redéploiement stratégique de sa flotte industrielle dans la région.
Une présence coordonnée en Mauritanie
Les soupçons se renforcent avec la présence simultanée d’autres navires russes au large de la Mauritanie. Deux chalutiers-usines, capables de transformer le poisson directement en mer, ainsi qu’un navire frigorifique chargé du transport des captures, ont été repérés dans la zone. Cette organisation logistique laisse penser que les études scientifiques pourraient précéder une exploitation commerciale à grande échelle.
Les deux navires de recherche, construits à l’époque soviétique, ne sont pas inconnus des milieux maritimes. Par le passé, ils ont été associés à des missions liées à la pêche commerciale. Des données de navigation montrent également des périodes où leurs systèmes d’identification automatique auraient été désactivés, un comportement souvent observé dans les pratiques de pêche INN — illégale, non déclarée et non réglementée.
Une région déjà sous pression
Le Golfe de Guinée est pourtant l’une des zones maritimes les plus vulnérables au monde. La surpêche industrielle y a considérablement réduit les stocks halieutiques. Au Ghana, les captures de petits poissons pélagiques ont chuté de manière significative au cours des dernières décennies.
Entre 1993 et 2019, les débarquements de petits poissons pélagiques (comme la sardinelle) ont chuté d’environ 59 %, passant d’environ 119 000 tonnes à environ 11 834 tonnes. Les communautés de pêche artisanale, qui dépendent directement de ces ressources pour leur subsistance, en subissent les conséquences.
Dans ce contexte, l’arrivée potentielle d’une nouvelle flotte industrielle étrangère inquiète. Les États côtiers disposent de moyens limités pour surveiller leurs vastes zones économiques exclusives (ZEE). Les organisations régionales tentent de renforcer la coopération contre la pêche INN, mais les résultats restent fragiles.
Si la Russie affirme agir dans un esprit de partenariat scientifique, ses ambitions économiques dans le secteur halieutique ne font guère de doute. Pour de nombreux analystes, le Golfe de Guinée est devenu un nouvel espace de compétition stratégique, où la science pourrait servir de porte d’entrée à des intérêts bien plus larges.
Ezéchiel Dagbégnon PADONOU