À Cotonou comme dans plusieurs villes du Bénin, la consommation d’« atinkinkouin », souvent assimilé au Tramadol, gagne du terrain chez les conducteurs de taxi-moto. Pour tenir physiquement, rembourser le contrat de la moto et enchaîner les courses, beaucoup y recourent quotidiennement. Mais derrière cette apparente solution se cache une dépendance inquiétante et des conséquences sanitaires graves.
Dès les premières heures de la journée, ils sillonnent les rues, le regard fixe, le corps tendu, parfois amaigri à l’extrême. Après consommation du Tramadol, communément appelé « atinkinkouin », certains Zémidjan semblent transformés. Ils parlent plus vite, conduisent avec assurance et donnent l’impression de décupler leurs forces. L’épuisement semble s’effacer derrière une énergie artificielle.
Sur les motos, leurs gestes sont parfois brusques, leurs yeux rouges trahissent des nuits écourtées et une fatigue mal contenue. Pourtant, ils continuent. La pilule est devenue pour plusieurs un outil de travail, presque une nécessité. Tenir toute la journée, rembourser le contrat de la moto, nourrir la famille ; les raisons sont nombreuses et la pression quotidienne est forte. Beaucoup reconnaissent eux-mêmes que cette consommation s’inscrit dans une routine. Elle est liée à la survie économique, mais aussi à la peur de ne pas tenir face à la fatigue, aux longues heures sous le soleil et à la concurrence.
Quand la fatigue pousse à la dépendance
Le phénomène est aujourd’hui visible à tous les coins de rue. Des Zémidjan qui travaillent du matin au soir, parfois sans pause, se tournent vers ces comprimés pour garder le rythme. Luc, conducteur de taxi-moto, l’assume sans détour : « C’est ce que je consomme pour tenir hein. Sans quoi, je ne peux pas supporter la fatigue ». Comme lui, beaucoup expliquent que les longues heures de conduite, les revenus incertains et l’obligation de verser quotidiennement l’argent du contrat les obligent à repousser leurs limites physiques. Dans ces conditions, la tentation de consommer devient forte. Claude, lui aussi Zémidjan, témoigne : « On se sent puissant quand on prend ça et je peux conduire de 06h à 18h sans me reposer ».
Cette sensation de puissance est trompeuse. Elle masque l’épuisement et entretient l’illusion de performance. Mais derrière cette endurance apparente se cache une fatigue accumulée et un corps mis à rude épreuve. Les consommateurs deviennent progressivement dépendants. Ce qui était une aide ponctuelle devient un besoin quotidien. Certains en prennent plusieurs comprimés par jour pour « rester debout ». Et même ceux qui souhaitent arrêter se retrouvent piégés par l’habitude et les contraintes économiques.
Des passagers inquiets, un danger sur la route
La consommation d’« atinkinkouin » n’affecte pas seulement les conducteurs. Elle inquiète aussi les usagers. Léa, cliente régulière des Zémidjan, confie : « J’ai souvent peur quand je vois les yeux rouges d’un Zémidjan. On sent qu’il est fatigué et ça m’inquiète pour ma sécurité ». Ce sentiment est partagé par de nombreux passagers. Les réactions imprévisibles, la somnolence, la conduite parfois agressive ou nerveuse créent un climat d’insécurité. Sur la route, les risques sont réels. Les conducteurs eux-mêmes reconnaissent que la fatigue ne disparaît pas totalement, même sous l’effet du produit. Elle est simplement masquée.
Par ailleurs, la banalisation de la consommation contribue à l’extension du phénomène. Des kiosques, des boutiques informelles et des circuits de vente discrets facilitent l’accès aux comprimés. Certains jeunes y entrent par curiosité ou sous l’influence de collègues, avant de s’y habituer. Ce qui était autrefois marginal semble aujourd’hui s’installer dans le quotidien de plusieurs conducteurs, au point d’être perçu comme un passage obligé pour tenir dans le métier.
Les conséquences sanitaires selon le Dr Rodrigue DAVO
Si l’« atinkinkouin » donne l’impression de renforcer le corps des conducteurs de taxi-moto, ses effets sur la santé sont loin d’être anodins. Le docteur Rodrigue Davo, médecin généraliste à Bantè, met en garde contre les dangers liés à cette consommation. « D’abord, il faut dire que ça dépend de ce que les Zémidjan consomment. Ce qui est en vogue aujourd’hui est le Tramadol », explique-t-il. Selon lui, les conséquences sont nombreuses et graves. « Comme conséquence à court terme, il peut y avoir la somnolence, ce qui peut créer des accidents. Le Zémidjan se dit qu’il est vigilant après consommation de ce stupéfiant alors qu’il ne l’est pas du tout. Il est juste sous l’influence du stupéfiant ».
À long terme, les impacts sont encore plus préoccupants. « Au niveau cérébral, il y a la dépression car ces Zémidjan deviennent dépendants. Il peut y avoir aussi des crises convulsives ». Le médecin évoque également des atteintes vitales. « Au niveau rénal, il faut dire que l’insuffisance rénale les guette et ça peut conduire directement à la mort, et c’est d’ailleurs ce qu’on constate généralement aujourd’hui. Les risques d’hépatite ne sont pas à négliger aussi car le foie n’arrive plus à supporter la dose du stupéfiant ». Ces propos illustrent l’ampleur du danger. La consommation répétée fragilise l’organisme et peut entraîner des pathologies irréversibles.
Face à ce phénomène, plusieurs pistes peuvent être envisagées pour limiter les dégâts selon le Dr Rodrigue Davo. D’abord, il faut selon lui, renforcer la sensibilisation auprès des conducteurs de taxi-moto sur les risques sanitaires et les dangers sur la route. Beaucoup consomment sans mesurer les conséquences réelles sur leur santé et leur sécurité. Ensuite, multiplier les actions d’assainissement des circuits de vente illicites afin de limiter l’accès aux comprimés dangereux.
Il apparaît également essentiel de créer davantage de centres de désintoxication accessibles. Plusieurs consommateurs expriment le désir d’arrêter, mais ne savent pas comment s’y prendre ni vers qui se tourner. Enfin, dire à ces Zémidjans de laisser ce stupéfiant qui détruit peu à peu leur santé.
Toutefois, améliorer les conditions socio-économiques des Zémidjan, notamment en facilitant l’accès à des mécanismes de financement moins contraignants, pourrait réduire la pression quotidienne qui les pousse à recourir à ces substances.
Car derrière chaque conducteur se cache un travailleur qui lutte pour survivre. Et derrière chaque comprimé avalé, une fatigue profonde, un espoir de s’en sortir… mais aussi un danger silencieux.
Gildas AHOGNI