Une décennie d’ingénierie constitutionnelle, de déstabilisation régionale et de répression transfrontalière sous la présidence de Patrice Talon a rendu la rupture inévitable. La stabilité en Afrique de l’Ouest dépend désormais de la reconnaissance du fait que la véritable menace qui pèse sur le Bénin n’est pas née dans les casernes.
L’ambassadeur Omar Arouna est l’ancien ambassadeur de la République du Bénin aux États-Unis et au Mexique, et représentant de son pays auprès de la Banque mondiale, du FMI et de l’OEA. Il est président des affaires publiques mondiales et de l’engagement chez Gunster Strategies Worldwide. Il a cofondé le Center for Cyber Diplomacy and Leadership à l’université George Washington et siège à plusieurs conseils d’administration axés sur la gouvernance, les droits de l’homme et le développement africain. Commandeur de l’Ordre national du Bénin, il est titulaire d’un MBA en cybersécurité de l’université George Washington.
La tentative de coup d’État au Bénin doit être condamnée. Pour ceux d’entre nous qui ont consacré leur carrière à défendre la gouvernance démocratique, l’État de droit et le transfert pacifique du pouvoir, il n’y a aucune ambiguïté : les interventions militaires constituent une violation de l’ordre constitutionnel et un affront aux principes qui guident le Bénin depuis sa Conférence nationale historique de 1990. Je les rejette sans équivoque.
Mais la condamnation seule est insuffisante – et dangereusement incomplète – si elle ne s’attaque pas à la réalité plus profonde qui a produit cette crise. Ce qui s’est déroulé à Cotonou n’était pas une rupture spontanée. C’était la conséquence prévisible d’une érosion des institutions démocratiques qui durait depuis une décennie, d’une manipulation constitutionnelle systématique et d’un modèle de gouvernance qui déstabilisait de plus en plus non seulement le Bénin, mais aussi l’ensemble du golfe de Guinée et son architecture de sécurité sous-régionale. Condamner le coup d’État sans condamner les conditions qui l’ont rendu possible serait un acte d’aveuglement stratégique.
Le Bénin n’est pas tombé dans l’instabilité du jour au lendemain. Depuis 2016, le pays a connu un processus systématique de déconstruction politique. L’indépendance judiciaire s’est effondrée avec la création d’un tribunal spécial, le CRIET, conçu moins pour poursuivre les crimes que pour neutraliser les opposants. La compétition électorale a été vidée de sa substance par des règles de certification restrictives qui ont éliminé les partis d’opposition des élections législatives de 2019, produisant un parlement fantoche et un taux de participation historiquement bas. L’arsenal juridique a été complété par l’utilisation de la répression numérique, de preuves falsifiées et de poursuites ciblées contre des personnalités telles que Reckya Madougou et le professeur Joël Aïvo. Les organismes internationaux, notamment la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples, ont condamné ces abus ; le gouvernement béninois a réagi en se retirant complètement de la juridiction de la Cour.
Alors que ce démantèlement interne progressait, le gouvernement a simultanément poursuivi d’importants changements constitutionnels et électoraux sans consensus national large. En mars 2024, un amendement à la loi électorale a relevé le seuil de parrainage des candidats à la présidence à 15 % de l’ensemble des élus (députés et maires), rendant ainsi presque impossible la qualification des candidats de l’opposition dans un système déjà conçu pour les exclure. Puis, en novembre 2025, le Parlement a approuvé une révision constitutionnelle radicale prolongeant les mandats présidentiel et législatif de cinq à sept ans et établissant une nouvelle législature bicamérale comprenant un Sénat non élu. Dans le cadre de cette réforme, le Sénat sera composé de 25 à 30 membres, dont des fonctionnaires nommés et d’anciens chefs d’État, habilités à agir en tant que deuxième chambre de contrôle législatif dont l’influence s’étend aux domaines exécutif et judiciaire. Ces changements, qui doivent entrer en vigueur à partir des élections générales de 2026, consolident encore davantage le pouvoir politique et élargissent les moyens par lesquels le président Patrice Talon peut exercer son influence après son mandat, renforçant ainsi l’impression que l’architecture constitutionnelle de la République est remodelée en fonction des ambitions d’un seul dirigeant plutôt que de la volonté collective de la nation.
Alors que l’espace intérieur du Bénin se rétrécissait, le gouvernement a exporté son modèle répressif au-delà des frontières. En août 2024, l’éminent militant Steve Amoussou, largement connu sous le nom de Frère Hounvi, a été enlevé à Lomé, au Togo, par des individus voyageant dans un véhicule diplomatique béninois. Il a été transporté de force à Cotonou et détenu au secret sous l’autorité du CRIET, une violation extraordinaire de la souveraineté qui a signalé la volonté du régime de poursuivre ses détracteurs au-delà des frontières nationales. Quelques mois plus tôt, en avril 2023, un autre dissident, Hugues Sossoukpè, avait été enlevé à Abidjan, en Côte d’Ivoire, dans des circonstances tout aussi opaques, puis transféré au Bénin, où il avait été détenu sans procédure régulière. Ces enlèvements extraterritoriaux n’étaient pas des incidents isolés ; ils s’inscrivaient dans le prolongement naturel d’un système de gouvernance qui considérait la dissidence comme une menace criminelle et les frontières comme de simples inconvénients administratifs.
Il ne s’agissait pas de gouvernance, mais d’une transformation lente et délibérée d’un système démocratique en un cadre autocratique sous couvert constitutionnel. Ce que les universitaires appellent un « coup d’État constitutionnel » s’est produit au vu et au su de tous. Il a démantelé la légitimité, réduit l’espace civique et privé les citoyens de mécanismes pacifiques pour influencer les résultats politiques. La surprise n’est pas qu’une faction militaire ait tenté un coup d’État. La surprise est que cela ait pris autant de temps.
La fracture interne a été aggravée par une posture régionale et internationale imprudente. Le président Patrice Talon a de plus en plus gouverné par l’exclusion et la division, notamment en instrumentalisant l’identité régionale comme outil politique. Il en a résulté une armée fracturée, une société polarisée et un leadership de plus en plus dépendant du soutien extérieur pour compenser le déficit de légitimité nationale. La tentative de coup d’État de décembre 2025 a mis en évidence cette fragilité avec une clarté sans précédent : la survie de la présidence béninoise a nécessité une intervention militaire directe et immédiate du Nigeria, un État voisin agissant sous la bannière de la CEDEAO.
Cette évolution a des conséquences géopolitiques importantes. Pour le Nigeria, puissance hégémonique de la région, le déploiement de forces armées au Bénin crée un précédent qui aura des implications à long terme. Loin de stabiliser la situation, il risque d’aggraver les tensions sous-jacentes. Les officiers de l’armée béninoise percevront cette intervention comme une atteinte à la souveraineté nationale, tandis que certains segments de la population civile l’interpréteront comme une imposition étrangère. Le nationalisme, autrefois latent dans la culture politique béninoise, pourrait resurgir en réponse à cette intervention. Le ressentiment généré par cet épisode pourrait saper l’influence du Nigeria sur sa frontière occidentale et compliquer les cadres de gestion des crises de la CEDEAO pour les années à venir.
La France doit également réévaluer sa position. Le président Emmanuel Macron a accueilli Patrice Talon comme un technocrate modernisateur capable de préserver les intérêts français dans le golfe de Guinée. Pourtant, Paris a négligé la profonde contradiction entre la gouvernance intérieure de Talon – marquée par la répression, la mainmise sur le pouvoir judiciaire et les aspirations à un troisième mandat – et la stabilité que la France cherche à promouvoir. Talon a ouvertement déclaré à Paris que la démocratie « paralyse la prise de décision », et ses manœuvres constitutionnelles ultérieures confirment qu’il ne s’agissait pas d’une exagération rhétorique, mais d’une doctrine politique. La volonté de la France de tolérer ces tendances sape sa crédibilité à un moment où le sentiment anti-français monte dans tout le Sahel et où l’alliance AES (Niger, Mali, Burkina Faso) considère le Bénin comme un corridor potentiel pour les opérations stratégiques françaises. La posture de Talon renforce la perception de menace de ces États et les incite à déstabiliser la frontière nord du Bénin afin de la transformer en zone tampon. En ce sens, il est devenu un handicap stratégique pour la France plutôt qu’un partenaire fiable.
Les implications s’étendent à l’ensemble de l’alliance occidentale. Les États-Unis, l’Union européenne et les partenaires démocratiques risquent de se méprendre sur le Bénin, qu’ils considèrent comme le pilier stable du sud d’une région de plus en plus en proie à l’insécurité. En réalité, le modèle de gouvernance mis en place sous Talon a affaibli la résilience institutionnelle, attisé les griefs militaires et créé les conditions mêmes dont tirent parti les acteurs extrémistes. Le soutien américain et européen aux initiatives de lutte contre le terrorisme et de sécurité côtière ne peut aboutir dans un environnement politique où les institutions servent le pouvoir personnel plutôt que la cohésion nationale. La stabilité ne s’obtient pas grâce à des hommes forts, mais grâce à la légitimité, à l’inclusion et à la responsabilité. Sans ces fondements, le soutien extérieur devient un pansement à court terme sur une faille structurelle qui ne cesse de s’élargir.
La CEDEAO est confrontée à un défi tout aussi important. L’organisation ne peut maintenir sa crédibilité si elle condamne les coups d’État militaires tout en fermant les yeux sur les coups d’État constitutionnels qui aboutissent au même résultat par le biais de manipulations juridiques. La légitimité du bloc dépend de sa volonté de défendre de manière cohérente et non sélective les normes démocratiques . Aligner sa réponse à la crise exclusivement sur les dirigeants en place, quel que soit leur bilan démocratique, risque d’aliéner les populations et les armées de toute la sous-région et d’accélérer le passage à d’autres architectures de sécurité telles que l’alliance AES.
Ayant passé ma vie adulte aux États-Unis et croyant aux valeurs qui sous-tendent les sociétés ouvertes, je reconnais mon propre parti pris en faveur de la gouvernance démocratique. Mais ce parti pris n’est pas idéologique, il est pragmatique. Les nations qui préservent la stabilité institutionnelle, respectent la concurrence politique et honorent les limites constitutionnelles sont des partenaires plus sûrs, plus prospères et plus fiables. Soutenir un gouvernement contre la volonté de ses citoyens, en particulier un gouvernement qui a démantelé les institutions mêmes qui soutiennent la vie démocratique, aura inévitablement des effets pervers. Cela poussera le Bénin vers des alliances illibérales, encouragera les discours anti-occidentaux et réduira l’espace pour un engagement constructif.
Le Bénin n’a pas besoin d’isolement. Il a besoin d’un nouveau départ. Le pays a besoin d’un leadership capable de restaurer l’intégrité institutionnelle, de rétablir la confiance avec la population et l’armée, et de rassurer ses voisins sur le fait que le Bénin ne deviendra pas un champ de bataille par procuration pour les puissances extérieures. Personne ne peut dicter qui devrait être ce leader. Mais il est de plus en plus évident qui ne peut pas l’être. Patrice Talon est devenu synonyme d’exclusion, d’instabilité et d’erreurs de calcul stratégiques. Sa présence continue à la tête du pays met en péril les résultats mêmes que les partenaires du Bénin prétendent soutenir.
La tentative de coup d’État est un avertissement, mais pas seulement pour le Bénin. C’est un avertissement pour tous ceux qui s’engagent en Afrique de l’Ouest dans une optique de partenariats à court terme plutôt que dans une perspective de gouvernance à long terme. Les démocraties ne s’effondrent pas en un jour. Elles s’érodent progressivement, à travers des violations croissantes que la communauté internationale néglige souvent jusqu’à ce que les dégâts deviennent irréversibles.
Si le monde libre souhaite véritablement la stabilité en Afrique de l’Ouest, il doit commencer par écouter le peuple béninois. Son engagement en faveur de la démocratie ne fait aucun doute. La question est de savoir si ses partenaires finiront par s’aligner sur cet engagement ou s’ils continueront à soutenir un système qui a conduit le pays au bord du gouffre.
Par l’ambassadeur Omar Arouna, MBA