La proposition de créer un Sénat au Bénin, dans le cadre d’une révision constitutionnelle a suscité une analyse de la part de Nicaise Medé. Pour ce professeur de droit et science politique, elle reflète « une audace singulière » dans un pays où les moins de 30 ans représentent près de 70 % de la population. Selon lui, présenter cette « cage à dinosaures » comme une avancée démocratique relève d’une vision contestable et pose un problème majeur au regard des principes républicains fondateurs.
L’idée d’un Sénat dont Les members ne seront pas directement élu par le peuple constitue, selon l’ agrégé des facultés de droit « une atteinte aux fondements mêmes de la démocratie ». Il souligne que permettre à une telle chambre de coexister avec l’Assemblée nationale élue revient à remettre en question le principe de représentation populaire. Pour appuyer sa critique, le professeur cite plusieurs voix étrangères. *_Lionel Jospin, ancien Premier ministre français et expert en droit constitutionnel, avait ainsi qualifié le Sénat de « non-conforme aux démocraties modernes » dans un débat médiatique en 1998. De même, Jean René Lecerf, ancien sénateur et professeur de droit public, déclarait en 2008 que « le Sénat est aujourd’hui un non-sens démocratique » dans le contexte français. Ces avis externes, à en croire le Professeur Médé, renforcent l’argument selon lequel « instaurer une telle institution au Bénin apparaît déconnecté de la réalité démocratique et démographique du pays ».
Le Sénat béninois : un projet discuté sur le plan politique et social
Outre les questions de légitimité démocratique, la proposition de révision constitutionnelle pose également des problèmes d’opportunité politique, souligne le professeur Nicaise Medé. Selon lui, l’initiative intervient alors que les partis proches du président de la République ont déjà investi un ticket pour la présidentielle de 2026, ticket qui suscite un engouement particulier auprès de la jeunesse béninoise. « Cette jeunesse, représentant près de 70 % de la population, s’est mobilisée avec enthousiasme pour soutenir ce ticket, allant jusqu’à cotiser pour le paiement des frais de caution exigés pour la participation à l’élection présidentielle. Un geste fort qui traduit à la fois leur engagement politique et leur attente de réponses concrètes aux défis quotidiens ». Les attentes des concitoyens sont ailleurs, rappelle le professeur Medé. La priorité, selon lui, se situe dans la recherche d’un premier emploi, dans l’amélioration de la qualité de la formation et de son adéquation avec le marché du travail, dans l’accès à des financements pour démarrer une activité économique, mais aussi dans des enjeux sociaux vitaux comme la cantine scolaire, l’atteinte des Objectifs de développement durable à l’horizon 2030 et la mise en œuvre du plan national de supplémentation nutritionnelle, évalué à 252,8 milliards de FCFA.
Le Sénat béninois : une dépense contestée à l’heure des priorités sociales
Au-delà des questions de légitimité et d’opportunité politique, le professeur Nicaise Medé met en lumière l’exemple du Sénégal, où le président Macky Sall avait décidé en 2012 de supprimer purement et simplement le Sénat. Cette décision, explique-t-il, répondait à des impératifs économiques et financiers : « La satisfaction des besoins des Sénégalais passe avant tout », déclarait alors le président sénégalais, ajoutant que l’urgence était de résoudre des problèmes concrets comme les inondations. Pour ceux qui auraient dû occuper un mandat de sénateur, le chef de l’État restait ferme : « La patrie passe avant le parti ». Le choix de supprimer la chambre haute permettait de réallouer les huit milliards de francs annuellement consacrés au Sénat vers des priorités de développement concret. Selon Medé, cette décision sénégalaise illustre une vision pragmatique où l’argent public sert d’abord à répondre aux besoins essentiels des populations, plutôt qu’à financer des institutions coûteuses et contestées sur le plan démocratique. En faisant le parallèle avec le Bénin, le professeur Medé s’interroge sur la pertinence de créer une deuxième chambre parlementaire dans un contexte où la jeunesse et la majorité des citoyens attendent des réponses à des besoins immédiats : emploi, éducation, santé et protection sociale. Selon lui, instituer un Sénat pourrait représenter un détour coûteux, détournant des ressources qui pourraient être consacrées à l’amélioration des conditions de vie de la population.
La dépense publique au service du peuple et non d’une élite
Le praticien du droit Nicaise Medé rappelle également les propos de Albert Tevoedjre lors de la Conférence nationale : _« L’argent ne peut plus être notre maître. Le pouvoir ne peut plus être confisqué par quelques-uns pour l’écrasement des autres. Le pouvoir est service ». Selon Medé, ces mots résonnent particulièrement dans le débat actuel sur la création du Sénat au Bénin. « Préférant l’immédiat de quelques-uns au moyen terme de tous, nous avons choisi d’élargir épisodiquement le petit cercle des privilégiés et continuons d’étouffer les énergies du plus grand nombre », souligne Medé, citant Tevoedjre. Pour lui, instaurer une deuxième chambre parlementaire, aux coûts élevés et dont la légitimité démocratique est contestable, revient à concentrer des ressources et des privilèges au détriment des besoins réels de la majorité des Béninois. Le professeur Medé insiste sur le fait que « la création du Sénat pourrait devenir une institution qui détourne l’attention et les moyens financiers des priorités essentielles : emploi pour la jeunesse, amélioration de l’éducation et des services sociaux, programmes de nutrition et santé publique » . Dans ce contexte, le choix de créer un Sénat sans consensus national et au moment où les attentes populaires sont criantes, apparaît selon lui comme « une erreur de timing politique et une contradiction avec les idéaux fondateurs du Bénin post-Conférence nationale ». Le professeur conclut par une image forte : « Un fleuve reste fidèle à sa source quand il coule vers la mer », citant Jean Jaurès. Pour Medé, la source est celle de la Conférence nationale, la mer, celle du mieux-être partagé des Béninois. Entre ces deux repères, « on aménagerait difficilement une place pour insérer l’embryon d’un Sénat. Même en songe ! »