Originaire de Porto-Novo, Kenneth Vihotogbé appartient à la grande famille Saïzonou. Caricaturiste discret mais engagé, il manie l’humour avec une précision chirurgicale. Derrière chaque trait de crayon, il cache une réflexion profonde sur la société béninoise, ses paradoxes et ses silences. Célibataire sans enfants, amateur d’igname frit, de jus de tomates et de poulet, cet amoureux du tourisme cultive la simplicité dans la vie comme dans son art.
Tout commence dans son enfance. Kenneth grandit entouré de journaux. Dans un coin de la UNE, une caricature attire souvent son regard. Il en rit, même sans toujours saisir le sens caché du dessin. Ce rire d’enfant deviendra, des années plus tard, un langage d’adulte. « Il m’arrivait de reprendre fidèlement ces dessins », se souvient-il. De ces imitations naîtra une passion inextinguible.
En 2018, une rencontre décisive change le cours de son parcours : celle du fils d’un grand dessinateur de presse. L’étincelle jaillit. Kenneth passe des croquis gardés dans un tiroir à des publications sur Facebook, puis dans les colonnes de plusieurs journaux : La Dépêche, L’Express, Le Nouvel Observateur, Le Potentiel, Point Média… Aujourd’hui, il collabore avec le quotidien Le Patriote et Le Déchaîné du Jeudi, deux titres où son humour acéré et son trait expressif trouvent toute leur place. Pour lui, l’humour demeure le canal privilégié pour véhiculer le message du caricaturiste. Et cet humour, parfois grinçant, n’a qu’un but : faire réfléchir, éveiller, pousser le lecteur à voir autrement ce qu’il croyait connaître.
Le regard lucide d’un observateur
Kenneth Vihotogbé ne se fait aucune illusion sur la place actuelle de la caricature au Bénin. Il la décrit comme un genre journalistique très singulier mais en voie de disparition dans le traitement de l’actualité politique, économique ou culturelle. Pourtant, il en défend la force, celle qui dérange autant qu’elle éduque. « La caricature est sujette aux réactions négatives et spontanées de l’espèce humaine », confie-t-il. L’artiste sait que ses dessins peuvent choquer, mais il assume cette tension entre liberté et responsabilité. Pour lui, la caricature doit rester fidèle à la vérité tout en laissant libre cours à l’imagination.
Et s’il reconnaît que la liberté d’expression est un pilier essentiel, il rappelle qu’elle ne saurait être « une fin en soi ». L’artiste partage cette responsabilité avec les directeurs de publication, véritables gardiens de l’équilibre entre satire et respect.
Une voix pour la corporation
Kenneth Vihotogbé rêve moins pour lui-même que pour toute une génération. Son défi majeur, dit-il, est de « défendre la corporation » des caricaturistes. Plus qu’un projet personnel, il nourrit un vœu collectif : que la société béninoise et ses dirigeants reconnaissent enfin la puissance du dessin de presse comme outil de communication, d’éducation et de cohésion.
Il imagine un futur où les jeunes dessinateurs auront leur place dans les rédactions, où la caricature redeviendra une composante essentielle de la presse nationale. Un futur où l’on organiserait des festivals dédiés à cet art, pour « partager notre culture avec nous-mêmes et avec le monde ».
Sous son air tranquille, Kenneth est un passionné convaincu. Chaque ligne de ses dessins porte une part de lui qui se traduit par sa lucidité, sa sensibilité et sa foi dans le pouvoir du rire. Dans un contexte médiatique où tout va vite, il choisit la lenteur du trait pour aller à l’essentiel. Et lorsque ses doigts tracent une nouvelle caricature, c’est toute une vision du Bénin qui s’exprime.
Parce qu’au fond, Kenneth Vihotogbé ne dessine pas seulement des visages. Il dessine la société, avec ses ombres, ses lumières et cette dose d’humour qui fait passer les vérités les plus dures avec le sourire.
Gildas AHOGNI