Le Bénin est l’un des rares pays d’Afrique qui échappe au vent du souverainisme et du nationaliste qui souffre dans le monde et surtout au Sahel et aux options de préférence nationale dans plusieurs autres comme la Tanzanie, le Gabon, la République Démocratique du Congo. Depuis 2016, Canadiens, Belges, Français, Sénégalais, Rwandais, togolais sont nommés à divers postes de Directeurs ou Directeurs Adjoints de sociétés et agences de l’Etat : une sorte de « préférence internationale » qui suscitent des grincements de dents et questionnements.
« J’ai le plaisir de vous annoncer que j’occupe désormais le poste de Senior Medical Director chez CHIC ». Ce message a été poste par le Professeur Luis Teixeira sur son compte Linkedin aux lendemains de sa nomination au poste de Directeur médical du prestigieux hôpital de référence Centre Hospitalier International de Calavi(CHIC). Cet oncologue a occupé le poste de chef de clinique assistant à l’hôpital Saint Louis dans la capitale parisienne. Son aisance à annoncer sa nouvelle promotion professionnelle tient au fait qu’il se retrouve dans un vrai cocon familier. Il rejoint un centre de santé construit aux normes et standards internationaux par une entreprise française, financée en grande partie par l’Etat français et administré par Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, un centre hospitalier universitaire à dimension européenne mondialement reconnu et qui administre 38 hôpitaux. Il exercera son métier sous la direction de Karine Istin dont l’adjointe est Florence Djetta, toutes deux françaises. Leurs cas paraissent pourtant singuliers dans un contexte national marqué par une politique de préférence des cadres et technocrates étrangers au détriment des nationaux sous forme de « contrat de gestion déléguée » ou d’ « administration provisoire » ou de location-gérance. Tout ceci paraît bien pensé et concourt à une politique mûrement pensée. Tout a commencé le 26 Avril 2016. Quelques jours après son accession au pouvoir, le chef de l’Etat Patrice Talon effectue l’un de ses tout premiers voyages officiels en France. A la conférence de presse conjointe animée par les deux chefs d’Etat à la fin de l’entretien, Patrice Talon affirme sans barguigner : « Le Bénin est aujourd’hui comme un désert de compétences ». C’est la stupeur à Cotonou où cette déclaration a suscité moult réactions venant des acteurs politiques, des syndicats et même des citoyens anonymes.
Résiliation
Il sera suivi d’actes concrets qui confirment non seulement les propos incendiaires de l’Elysée mais aussi le virage néo-libéral du gouvernement. En 2017, le gouvernement fait adopter la loi N°2017-05 du 29 août 2017 fixant les conditions et la procédure d’embauche, de placement et de la main d’œuvre et de résiliation de contrat de travail en République du Bénin. Le mot est bien sorti : résiliation. Cette loi favorise effectivement la résiliation du contrat de travail en privilégiant les contrats précaires et révocables comme les Contrats à Durée Déterminée(CDD) à vie. Une autre loi va compléter le tableau. Il s’agit de la loi sur les collaborateurs extérieurs avec les décrets DÉCRET N° 2018-283 du 04 juillet 2018 fixant la liste des fonctions et postes susceptibles d’être occupés par les collaborateurs externes de l’Etat et celui N°2018-284 du 04 juillet 2018 portant cadre général de rémunération des collaborateurs externes de l’Etat. Doit-on croire qu’une première loi est votée pour précariser le travail des nationaux et deux autres pour favoriser les recrutements des expatriés ? Une fois le cadre juridique installé, le Bénin est devenu une sorte de gâteau pour les experts étrangers qui viennent pour y décrocher des contrats mirobolants et plus alléchants que ceux qu’ils avaient dans leurs propres pays. Ainsi, les Belges sont envoyés au port de Cotonou, les canadiens à la SBEE, les français à la tête de CHIC et de Sofitel Hôtel, des sénégalais à la tête de SBIN, Celtis et à la douane tandis que les Rwandais vont diriger l’Agence Nationale d’Identification Personnelle(ANIP) et l’Agence Nationale des Transports Terrestres(ANATT) et même de la Douane. Et enfin une togolaise à la tête de la Société Radiodiffusion et Télévision du Bénin(SRTB).
En dehors du Centre hospitalier International de Calavi, l’hôtel de luxe Sofitel Hôtel est dirigé par une expatriée française. Depuis décembre 2023, Juliette Péron est Directrice Générale du Sofitel Cotonou Marina Hotel & Spa, le premier hôtel 5 étoiles du Bénin. Elle a fait tout son parcours au sein du groupe Accor dont Sofitel est une marque. A Cotonou, elle se bat pour promouvoir la culture et la gastronomie française en y célébrant la richesse culturelle béninoise, avec une collection d’œuvres d’art contemporain local et une équipe composée à 90 % de talents béninois. Elle s’engage à positionner le Sofitel Cotonou comme une destination incontournable en Afrique de l’Ouest, alliant raffinement, hospitalité et immersion culturelle.
Les canadiens à la SBEE
Le décret N°2019-474 du 30 octobre 2019 signé par le chef de l’Etat a été pris en conseil des ministres instaurant la gestion déléguée de la Société Béninoise d’Energie Electrique(SBEE) par Manitoba Hydro International(MHI). Il consacre la nomination de Jacques Paradis comme nouveau Directeur Général de la Société Béninoise d’Energie Electrique(SBEE). Mais ce canadien au nom si prometteur sera limogé le 22 octobre 2021 sans avoir réussi à satisfaire les clients comme il l’a promis. Les raisons de ce limogeage resteront comme un mystère comme d’ailleurs les dessous du contrat de gestion déléguée qui l’a porté à la tête de cette société. Il sera remplacé par un de ses compatriotes, Francis Perani qui assurera l’intérim pendant quelques mois avant d’être remplace par Gérard Zagrodnik de la même société. Ce dernier prendra aussi la gestion de l’Agence Béninoise d’Electtrification Rurale et de Maîtrise d’Energie(ABERME), y limoge le Directeur des Affaires Financières Lafia Sanoun Dalou Kowi pour mauvaise gestion avant d’en être accusé lui même. La presse relaiera abondamment un détournement de 800 millions retrouvés sous son lit et sa disparition. Le gouvernement avait réfuté cette accusation en parlant de rumeur. En quatre ans de gestion déléguée, la gouvernance dans le secteur de l’énergie électrique ne s’est pas améliorée. Et les populations n’ont pas eu non plus une meilleure qualité de service en fourniture de l’énergie.
Les Belges au port de Cotonou
Au port autonome de Cotonou, ce sont les Belges du Port d’Anvers qui ont pris les commandes à travers un contrat de délégation le 04 avril 2019. Christian de Block et ses compères prennent la gestion de ce fleuron de l’économie béninoise avec pour défi d’améliorer ses performances. A l’époque, le port de Cotonou avait une situation économique stable et les travailleurs réunis au sein du Syntrapac ne trouvaient pas de justificatifs à ce choix. Aussi tenteront-ils de s’y opposer. Mais le chef de l’Etat, les rencontrant et menace presque : « Vous allez en grève parce que j’ai nommé un DG illettré, incompétent et tout. Vous allez en souffrir mais vous ne pourrez rien faire ». Mais une affaire de mutation d’agents mal négociée va contraindre De Block à la démission. Il est remplacé par Joris Albert Thys qui y passera près de cinq ans avant de prendre la retraite et de passer le témoin à l’actuel DG Bart Josef Yohan Van Eenoo. Leurs arrivées au port ont exacerbé la division au sein de l’entreprise. Les travailleurs régis selon trois régimes salariaux différents travaillent dans une ambiance de travail infestée par la méfiance, la division et les coups bas. Conséquence, en 2024, il est classé 8è port sur les 15 de la sous-région bien loin derrière celui de Lomé, le petit concurrent de l’ouest qu’il souhaite surclasser.
La douane et Celtiis aux couleurs du Sénégal
A la douane, Patrice Talon nomme Boubacar Camara comme Directeur Général Adjoint. Cet ancien Directeur Général des douanes sénégalaises, avait été responsabilisé pour conduire les réformes douanières. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait du 21 octobre 2021 au 24 novembre 2023 où il a démissionné de son poste pour se présenter à l’élection présidentielle au Sénégal. Il a été remplacé par le rwandais Aimé Yvan Karegiré.
Son compatriote Omar Guèye Ndiaye, cadre émérite de la SONATEL, quant à lui, est resté au poste de DG de la nouvelle société de GSM Celtiis. Cadre émérite de la Sonatel. La franco-togolaise Angela Aquereburu Rabatel va, elle, officier à la tête de la société des Radiodiffusions et télévisions du Bénin(SRTB). Une promotion méritée pour cette productrice de talent, mais une porte fermée de plus pour d’autres talents nationaux aussi méritants qu’elle.
Les poulains de Kagamé à l’œuvre
En dehors de Aimé Yvan Karegiré dont on a parlé, Pascal Nyamulinda a été, de Fevrier 2023 au 31 juillet 2024, Directeur de l’Agence Nationale d’Identification Personnelle(ANIP) qui gère l’état civil au Bénin. Sa nomination a d’ailleurs suscité beaucoup de remous et de contestations au regard de la sensibilité du domaine dans lequel il opère. Les députés de l’op.osition ont d’ailleurs interpelé le gouvernement sur ce sujet. Le ministre de l’intérieur Alassane Séidou a répondu qu’« il a été identifié, entre autres personnes, pour accompagner le Bénin dans la mise en œuvre de cette ambition. Que confronté au Curriculum vitae d’autres cadres nationaux pressentis, l’intéressé a eu l’avantage d’avoir été à la manœuvre de la phase Projet à la phase Agence, dans la mise en place de la National identification agency (Nida) dont il a été directeur général pendant quelques années avant d’être appelé à la Mission des dans un contexte tropical ». Son départ peut commode laisse planer des doutes sur la qualité de sa gestion et de son expertise dans le domaine. L’ancien maire de Kigali serait parti de la tête de l’ANIP comme un bossu.
Son compatriote Richard Dada promu Directeur Général de l’Agence National des Transports Terrestres(ANATT) a connu une meilleure longévité au poste en dépit de ses errements managériaux. Arrivé à la tête de l’agence avec un contrat d’objectifs, il n’a réussi à atteindre aucun d’eux, tournant en rond sans trop savoir par où commencer.
Omerta
Au total, ces nominations d’expatriés n’ont pas apporté grand-chose à la vie et à la performance des entreprises. Dans plusieurs cas, ils ont commis des impairs, des actes de prévarication pour lesquels les nationaux seraient déjà devant la CRIET. Les audits et les sanctions ont souvent été absents dans leurs cas. On a l’impression d’être face à une tolérance à géométrie variable. A quelle fin ?
Comme pour les contrats qui les lient à l’Etat, les rémunérations de ces experts étrangers sont de véritables sinécures sur lesquels une sorte d’omerta est décrétée. Personne n’en sait rien. Dans plusieurs de ces entreprises, les agents nationaux chuchotent que leurs patrons expatriés gagneraient des salaires inédits qui dépasseraient souvent ceux des ministres. Selon l’article 3 du décret N°2018 -284 du 04 juillet 2018 portant cadre général de rémunération des collaborateurs externes de l’Etat. « Le traitement de base des personnels concernés est égal au traitement indiciaire correspondant à leurs titres et qualifications suivant Ia grille indiciaire de la fonction publique affecté d’un coefficient d’indexation fixé en raison des spécificités de la fonction et du poste. lls peuvent bénéficier d’autres avantages ». Tout cela n’est que théorie. « Leur salaire est négocié entre eux, le ministre des finances et sûrement le chef de l’Etat et nous n’en savons rien », lâche un cadre du ministère des finances qui a requis l’anonymat. La préférence internationale est donc en marche au détriment de la préférence nationale réclamée dans plusieurs pays au monde.