Face à la corruption, le Bénin a connu des avancées, mais aussi des reculs. Le Dr Jean-Baptiste Elias, président du Front des organisations nationales contre la corruption (FONAC), a fait le point sur la situation : de l’évolution du pays dans l’Indice de perception de la corruption aux insuffisances du dispositif de déclaration de patrimoine, en passant par l’efficacité des institutions, au cours d’un entretien sur Fraternité FM de Parakou avec Aquilas Tako.
Les failles à noter…
Pour commencer, Aquilas Tako a invité son invité à apprécier l’évolution de la corruption au Bénin à partir des chiffres. Une entrée en matière qui a permis au Dr Jean-Baptiste Elias de mettre en avant l’Indice de perception de la corruption de Transparency International. En effet, les chiffres présentés par l’expert montrent une évolution en dents de scie. Le Bénin était à 36 points sur 100 en 2012 et 2013. Il est ensuite passé à 39 points en 2014, avant de reculer à 37 en 2015 puis à 36 en 2016. La tendance s’est améliorée à partir de 2017, avec 39 points, puis 40 en 2018 et 41 en 2019. Après être resté à 41 points en 2020, le pays a progressé à 42 points en 2021, puis à 43 en 2022. Le score est resté inchangé en 2023, avant de passer à 45 points en 2024 et de se maintenir à ce niveau en 2025.
Pour le Dr Elias, cette progression ne doit cependant pas conduire à un satisfecit. « Depuis le début du classement, le Bénin n’a jamais obtenu la moyenne », fait-il remarquer. La moyenne étant de 50 points sur 100, le spécialiste considère que le pays dispose encore d’une marge importante de progression.Surtout, il refuse de considérer le classement comme l’unique élément d’appréciation. « Je vais me comparer au premier de la classe et non au dernier de la classe », explique-t-il. Une manière, pour lui, d’inviter les responsables à prendre comme référence les pays les mieux classés plutôt que de se contenter d’être devant ceux qui occupent les dernières places
« Le Bénin peut mieux faire… »
Cette appréciation prend davantage de relief lorsqu’on remonte dans l’histoire. Selon le président du FONAC, la lutte contre la corruption au Bénin ne date pas des dernières années. Elle s’inscrit dans une dynamique qui remonte aux premières années de l’indépendance et qui s’est poursuivie avec les différents régimes.
Au niveau régional et international, le Bénin a signé et ratifié plusieurs instruments consacrés à la lutte contre la corruption. Jean-Baptiste Elias cite notamment le protocole de la CEDEAO contre la corruption, adopté en 2001, la Convention de l’Union africaine sur la prévention et la lutte contre la corruption, adoptée en 2003 à Maputo, ainsi que la Convention des Nations Unies contre la corruption, adoptée la même année à Mérida. Sur le plan national, il rappelle les différentes initiatives prises depuis 1960, avant de s’attarder sur les mécanismes instaurés au fil des régimes. Pour lui, le Bénin a donc toujours tenté d’apporter une réponse au phénomène. Mais les efforts consentis n’ont pas encore permis d’atteindre le niveau souhaité.
Des mécanismes à renforcer…
Interrogé ensuite par Aquilas Tako sur les secteurs particulièrement exposés, le Dr Jean-Baptiste Elias se montre catégorique. « Tous les secteurs sont malheureusement gangrenés par la corruption », affirme-t-il. Il cite notamment les marchés publics, l’enseignement, la santé, les infrastructures, la fonction publique et le secteur privé.Dès lors, la question du dispositif de lutte devient centrale. L’expert revient notamment sur la loi 2011-20 du 12 octobre 2011 portant lutte contre la corruption. Selon lui, son abrogation en septembre 2020 constitue un tournant dans l’évolution du dispositif. « L’abrogation de cette loi a signé le recul de la lutte », soutient-il.
La déclaration de patrimoine occupe une place importante dans son argumentaire. Jean-Baptiste Elias estime que le dispositif actuel comporte plusieurs insuffisances, notamment en matière de suivi, de publicité et de sanctions. Il évoque également le décret 2024-1088 désignant les assujettis à la déclaration de patrimoine.« Ce décret dit que la déclaration de patrimoine ne concerne que et uniquement que l’assujetti », déplore-t-il. Il regrette également que les déclarations ne soient pas rendues publiques et s’interroge sur le suivi des personnes assujetties, de celles qui ont effectivement déclaré leur patrimoine et de celles qui ne l’ont pas fait.
Pour le spécialiste, l’absence de sanctions suffisamment claires en cas de non-déclaration ou de fausse déclaration constitue également une faiblesse du dispositif.Le fonctionnement des institutions chargées de la lutte contre la corruption a ensuite été abordé. Le Haut-Commissariat à la prévention de la corruption et la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET) constituent, selon lui, des instruments importants. Mais leur efficacité dépend aussi de leurs conditions de fonctionnement.
À propos du Haut-Commissaire, Jean-Baptiste Elias relève notamment la possibilité de révocation pour « faute lourde », une notion qu’il estime insuffisamment définie dans les textes. « L’épée de Damoclès est sur sa tête », estime-t-il. Selon lui, cette situation peut installer une forme de pression dans l’exercice de la mission : « Le travail se fait parfois avec la peur au ventre. »
Malgré les sanctions et les institutions existantes, la corruption continue donc de se manifester. Le Dr Elias cite notamment les affaires récemment évoquées au niveau de la Direction des examens et concours. Pour lui, la persistance de ces pratiques montre que la seule existence d’un mécanisme répressif ne suffit pas.Il insiste également sur la nécessité de protéger davantage les lanceurs d’alerte et les journalistes d’investigation. Sur ce point, il estime que le cadre actuel ne leur permet pas toujours de travailler dans les meilleures conditions.
Des suggestions !
Alors, que faut-il faire ? Pour le président du FONAC, le premier changement doit venir des responsables eux-mêmes. « Il faudrait que l’exemple vienne d’en haut », lance-t-il. Il appelle également à renforcer les dispositions légales et réglementaires, à assurer le fonctionnement effectif des conseils de discipline, à publier les sanctions et à mieux encadrer la déclaration de patrimoine.
Au terme de l’échange avec Aquilas Tako, l’expert formule trois recommandations principales. Il propose d’abord de reprendre, si possible, le contenu de la loi 2011-20 du 12 octobre 2011. Ensuite, il demande un meilleur encadrement et un suivi effectif de la déclaration de patrimoine, conformément aux engagements internationaux du Bénin. Enfin, il plaide pour une véritable protection des lanceurs d’alerte, grâce à « un texte de loi clair ».
Au bout du compte, le message du Dr Jean-Baptiste Elias est moins celui d’un échec que celui d’une alerte. Le Bénin dispose déjà de textes, de structures et d’une expérience accumulée dans la lutte contre la corruption. Mais pour l’expert, le chemin reste encore long.
Alola BIAOU