Depuis plus d’une décennie, le Bénin vit au rythme des grandes réformes. Administration publique, économie, santé, éducation, justice, infrastructures, sécurité : presque tous les secteurs ont connu, sous Patrice Talon, une transformation profonde au nom de la modernisation et de l’efficacité. Mais au milieu de cette vaste vague de réformes, un secteur semble avoir été laissé au bord du chemin : la presse.
Pendant que les autres domaines bénéficiaient d’une restructurations parfois radicale, les professionnels des médias ont progressivement vu leurs conditions de travail et de vie se dégrader. Pire, certaines mesures censées organiser ou assainir le secteur ont, en réalité, contribué à fragiliser davantage une profession déjà précaire. La dissolution ou la fermeture de certains médias, les licenciements et la précarisation des emplois, les contraintes liées au Code du numérique, les interpellations et condamnations de journalistes, les sanctions infligées à des organes de presse ont constitué autant de coups portés à la profession. À cela s’ajoutent les réalités quotidiennes du terrain dont les mauvais traitements, les difficultés d’accès à l’information, les perdiems dérisoires, l’exclusion des journalistes de certains projets et programmes pourtant liés à leur domaine d’expertise. Le résultat est visible, mais triste. Une profession progressivement clochardisée et des journalistes parfois réduits au silence, non seulement par la peur des sanctions, mais aussi par la précarité économique. Ce qui est grave dans tout ça est que ce sont les aînés du domaine qui cautionnent cette marginalisation des médias.
La presse privée anéantie
La presse privée est sans doute celle qui a le plus subi les affres de cette période. La suppression de l’aide de l’État à la presse, la disparition ou la réduction de nombreux contrats avec les structures publiques et la concentration des ressources publicitaires et institutionnelles dans les mains du camp au pouvoir ont considérablement affaibli plusieurs organes. Pendant que certains médias favorables au pouvoir bénéficient de quelques opportunités, d’autres doivent se contenter de miettes. Dix ans plus tard, le journaliste béninois est devenu un travailleur sans véritable protection. Certains exercent sans contrat de travail, sans assurance maladie et sans garantie sociale. Une situation qui fait désormais de la profession un objet de moquerie dans une société où d’autres corporations ont obtenu davantage de protection.
La place de choix donnée aux influenceurs
Plus inquiétant encore, les gouvernants semblent aujourd’hui découvrir une nouvelle préférence, les influenceurs. Ces derniers sont de plus en plus sollicités pour des campagnes de communication, parfois mieux rémunérés et mieux traités que les professionnels des médias. Comme si quelques milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux pouvaient remplacer la rigueur, l’éthique, la vérification et la responsabilité qui fondent le journalisme. Personne ne conteste la place des nouveaux acteurs de la communication, mais vouloir faire des influenceurs les remplaçants des journalistes professionnels constitue une dangereuse confusion. L’influence n’est pas le journalisme, tout comme la popularité numérique ne remplace pas la compétence professionnelle. Une démocratie ne peut durablement se construire avec une presse économiquement asphyxiée, professionnellement fragilisée et socialement méprisée. Il est peut-être temps que le gouvernement pense enfin à réformer, protéger et sauver les journalistes.
Alassane Touré