« Y a-t-il eu vraiment alternance ? » La question lancée par Jean-Baptiste Elias dépasse le cadre politique. Elle touche à l’un des principes fondamentaux de toute démocratie : l’alternance au sommet de l’État.
Dans une récente sortie consacrée à l’État de droit et à l’alternance politique en Afrique, Jean-Baptiste Élias dit sa « tristesse » face à l’évolution de la situation béninoise. Pendant longtemps, rappelle-t-il, le Bénin figurait parmi les pays africains cités comme des références en matière d’État de droit, de démocratie et d’alternance. Mais, à ses yeux, les dernières évolutions viennent remettre en cause cette réputation. Le principal point de son interrogation concerne la nouvelle architecture institutionnelle issue de la révision constitutionnelle et, surtout, la création du Sénat. Pour Jean-Baptiste Elias, l’élection d’un nouveau président de la République aurait pu consacrer une véritable rupture avec l’ancienne équipe dirigeante.
Or, constate-t-il, plusieurs figures importantes de l’ancien pouvoir ont retrouvé des positions de premier plan au sein de la nouvelle institution. L’ancien président de la République, Patrice Talon, est ainsi devenu président du Sénat. L’ancien président de l’Assemblée nationale, Louis Vlavonou, en est devenu vice-président. D’autres personnalités issues de l’ancienne équipe gouvernementale occupent également des responsabilités au sein de cette institution. Une configuration qui nourrit, selon Elias, le sentiment d’une continuité davantage que celui d’un renouvellement.
Partir pour mieux rester ?
C’est précisément là que se situe l’objet de la polémique. « Le Bénin se retrouve face à une situation où on dit qu’il est parti pour mieux rester », rapporte Jean-Baptiste Elias, évoquant les réactions de ses interlocuteurs africains. Constituonnellement et juridiquement, l’élection de Romuald Wadagni à la tête de l’État constitue bien un changement de président, mais politiquement, peut-on parler d’une véritable alternance lorsque plusieurs acteurs majeurs du système précédent demeurent au cœur du dispositif institutionnel ? La création du Sénat donne une nouvelle dimension au débat. En lui conférant des compétences importantes dans le fonctionnement institutionnel, la réforme constitutionnelle a fait de cette chambre un acteur majeur de la vie politique nationale. Dès lors, la présence à sa tête de l’ancien président de la République ne peut qu’attirer l’attention. Le débat porte donc sur la portée politique de cette situation.
Peut-on considérer que l’ancien chef de l’État s’est réellement retiré du pouvoir lorsqu’il demeure à la tête d’une institution appelée à jouer un rôle important dans la régulation de la vie politique et dans le processus législatif ? C’est cette question que Jean-Baptiste Elias invite indirectement les Béninois à analyser. Au-delà du cas béninois, son intervention pose une problématique plus large sur l’avenir de la démocratie en Afrique. Dans plusieurs pays du continent, la limitation des mandats, les révisions constitutionnelles et les mécanismes de prolongation ou de reconduction du pouvoir sont devenus des sujets particulièrement sensibles.
Elias cite notamment la République démocratique du Congo pour illustrer les dérives qu’il redoute, une démocratie qui conserve les apparences institutionnelles tout en permettant aux dirigeants de modifier les règles du jeu politique à leur avantage. Il est vrai que le Bénin a changé de président en 2026, mais la présence de plusieurs anciens responsables au sommet du Sénat peut être interprétée comme une continuité institutionnelle normale par les uns, ou comme la manifestation d’une continuité politique par les autres.
Mohamed Yèkini