( Un tissu de mystères, une vérité qui court)
Ainsi donc, une des plus ténébreuses et épuisantes affaires politico-judiciaires du Bénin aura livré son verdict. Codjo Cossi Alofa sera condamné à trente ans de reclusion criminelle et une amende de 150 millions d’amende. Un verdict à l’agenda suspect qui propulse dans les fers – et pour 14 ans encore – un tueur solitaire au profil et aux motivations saugrenus.
“C’est une parodie de justice. C’est une erreur judiciaire grave”. Cette déclaration de Me Julien Akplogan, avocat du principal Codjo Cossi Alofa résume bien le verdict de ce procès. Convaincu que son client n’a pas assassiné Pierre Urbain Dangnivo, cadre du Ministère de l’Economie et des Finances disparu mystérieusement en août 2009 dans les conditions obscurs. Le verdict rendu laisse encore subsister de nombreuses interrogations. Sinon, comment comprendre qu’après tant d’années d’enquête, de multiples audiences, des témoignages parfois contradictoires et des révélations accablantes successives, un seul homme soit finalement reconnu coupable ? Une autre interrogation demeure entière : quel aurait été le mobile exact de ce crime ? Si Codjo Alofa a été condamné, beaucoup estiment que les motivations profondes de l’assassinat ne sont pas élucidées.
Pourquoi cet homme aurait-il décidé, seul, de supprimer Pierre Urbain Dangnivo ? A-t-il agi de sa propre initiative ou dans un contexte plus large ? Ces questions reviennent avec insistance dans les commentaires qui ont suivi la décision du tribunal. Elles n’ont aucune intention de remettre en cause l’autorité de la justice ou le travail abattu par les magistrats mais parce que le déroulement même du procès a laissé apparaître une complexité qui dépasse la responsabilité d’un seul individu. Et pour cause ! Au fil des audiences, de nouveaux noms ont été évoqués et plusieurs pistes ont été discutées. Plus récemment encore, l’ancien directeur général de la Police nationale, Louis Philippe Houndégnon, a déclaré publiquement détenir des informations selon lesquelles Pierre Urbain Dangnivo aurait été tué par une autre personne. D’autres éléments ont également été développés. Depuis le début de la procédure, la famille Dangnivo n’a cessé de soutenir que la dépouille exhumée ne correspondait pas à celle de leur parent. Cette contestation, maintenue au fil des années, est demeurée l’un des principaux points de désaccord entre les proches de la victime et les conclusions de l’enquête.
De même, un témoin a affirmé que Codjo Alofa se trouvait sous mandat de dépôt pour une affaire de vol de motocyclette au moment où Pierre Urbain Dangnivo aurait disparu. Autant d’éléments qui continuent d’alimenter les questionnements. Au regard de ces nombreuses points d’ombre, les Béninois pensent que cette affaire conservera longtemps les traits d’un dossier d’État, dont tous les tenants et aboutissants ne seront peut-être jamais totalement connus. Ce sentiment démontre notamment la grandeur des attentes suscitées par ce procès. L’affaire Dangnivo restera sans doute comme l’un des dossiers judiciaires les plus marquants de l’histoire contemporaine du Bénin. Juridiquement, le procès est achevé. Dans l’opinion publique, en revanche, le débat est loin d’être refermé, car le verdict laisse le sentiment qu’il manque encore des réponses à certaines questions essentielles.
Alassane Touré