Au nombre des différents intervenants aux sessions de formation sur les métiers liés à l’exposition (curation – scénographie – médiation culturelle et régie d’exposition) à l’espace artistique et culturel ‘’La Grande Place’’ de Porto-Novo, figure Mme Nadine Hounkpatin, productrice culturelle et commissaire d’exposition indépendante. Du 11 au 15 Mai dernier, elle a entretenu les participants de la formation sur la production, la curation et la scénographie d’exposition de photographie. À travers les expositions, les programmes de résidence, les projets éditoriaux et les initiatives pédagogiques qu’elle développe depuis plusieurs années entre l’Europe, l’Afrique et les diasporas, elle s’intéresse particulièrement aux pratiques contemporaines issues d’Afrique, de ses diasporas et plus largement du Sud global. Par l’entremise d’une rencontre, elle fait un tour d’horizon sur sa démarche curatoriale, le contenu des échanges avec les apprenants, ses aspirations sur la première cohorte de la formation, ses réflexions sur l’écosystème artistique du Bénin et enfin, son regard sur la présence des artistes du Bénin à l’international.
Dites-nous à quoi s’attache votre démarche curatoriale ?
« Ma démarche curatoriale s’attache à créer des espaces de dialogue, de réflexion et de rencontre entre les œuvres, les artistes et les publics. Je porte une attention particulière aux récits qui interrogent les héritages historiques, les questions de mémoire, les dynamiques sociales et les formes de création émergentes. Convaincue que l’art constitue un outil de connaissance et de transformation, j’œuvre à accompagner les artistes dans le développement de leurs projets tout en contribuant à la formation de nouvelles générations de professionnels de l’art et de la culture. J’interviens auprès d’universités, écoles et programmes de mentorat. Mon engagement vise à renforcer les écosystèmes culturels, à encourager la circulation des pratiques artistiques et des savoirs, et enfin à participer à l’élaboration de discours critiques ancrés dans les réalités contemporaines. À travers chacune de mes collaborations et interventions, je cherche à faire de l’exposition non seulement un lieu de présentation des œuvres, mais également un espace de pensée, de questionnement et de construction collective du sens. En l’occurrence, en tant que commissaire associée aux Rencontres d’Arles 2026, le projet curatorial que j’ai proposé repose sur l’idée centrale que la vérité en photographie n’est ni immédiate ni neutre, mais se construit dans la relation, la mémoire et les récits situés. L’exposition cherche donc à déplacer la photographie de sa fonction de preuve vers une fonction de construction de sens et de récit ».
Béninoise de naissance, vous avez grandi en Europe et y avez développé votre expertise en commissariat d’exposition. Quelles sont les motivations de ce séjour ?
« Bien que je sois née au Bénin, une grande partie de mon parcours personnel et professionnel s’est construit entre l’Europe et l’Afrique. Mes expériences successives toujours liées à l’Image, dans la mode d’abord puis dans la publicité, m’ont permis d’acquérir des outils, des méthodes de travail et une expertise dans le domaine de la gestion et de la production d’images, puis du commissariat d’exposition. En développant, au fil du temps, un regard critique sur les mécanismes de production et de diffusion de l’art contemporain. Lorsque j’ai été invitée par La Grande Place à intervenir auprès des participants du programme Labo Bénin dans le module dédié à la conception d’exposition photographique, ça été une grande joie pour moi. Rafiy m’avait partagé ce souhait depuis plusieurs années déjà, mais là c’était enfin concret. Enseigner et transmettre, représente pour moi un des rôles essentiels d’un commissaire d’exposition. Ma pratique ne se limite pas à organiser des expositions, mais consiste aussi à créer des espaces de réflexion, à favoriser les échanges et à participer à la construction de récits qui nous permettent de mieux comprendre nos réalités contemporaines. Avant Porto Novo, j’intervenais auprès des étudiants du département photographie de l’académie des Beaux-Arts de Kinshasa, et avant cela je terminai un cycle court d’échanges en ligne avec les étudiants de l’International Center of Photography de New York. Autant d’occasions pour moi de mettre en dialogue les expériences acquises ailleurs avec les contextes locaux, sans reproduire des modèles importés, mais en travaillant à partir des spécificités, des besoins et des mémoires du territoire. C’est dans cette rencontre entre différentes expériences et différentes formes de savoirs que se construisent, selon moi, les projets les plus pertinents. Enfin, depuis mes différentes interventions en Afrique, je porte une conviction forte qui est que les scènes artistiques africaines doivent être envisagées non pas comme des objets d’étude ou des périphéries du monde de l’art, mais bien comme des espaces de production de connaissances, d’innovation et de pensée. Et ce qui me motive profondément aujourd’hui, c’est la possibilité de contribuer, à travers des structures telle que La Grande Place, à la structuration d’écosystèmes culturels durables, fondés sur la transmission des savoirs, le développement de l’esprit critique, et l’accompagnement des artistes et des jeunes professionnels de la culture.»
Dans le cadre du programme de formation Labo-Bénin, mis en place par La Grande Place à Porto Novo, vous avez animé des échanges autour de la production curatoriale et de la scénographie d’exposition photographique. Comment avez-vous introduit ces métiers auprès des participants et quelles réflexions souhaitiez-vous susciter chez cette nouvelle génération de professionnels de l’image et de la culture ?
« J’ai souhaité aborder ces métiers de manière très concrète, en partant de l’idée qu’une exposition ne se résume pas à la simple présentation d’œuvres dans un espace. Une exposition est avant tout une construction intellectuelle, sensible et collective qui produit du sens. Avec les participants, nous avons donc exploré les différentes étapes de la production curatoriale : de la définition d’une intention ou d’une problématique jusqu’à la mise en espace des œuvres, en passant par la recherche, l’écriture, la sélection des artistes, la recherche de financement, le dialogue avec les différents acteurs du projet et la médiation auprès des publics. Mon objectif n’était pas de leur transmettre un modèle à reproduire, mais plutôt de leur donner des outils pour analyser les images, construire une réflexion et élaborer leurs propres propositions curatoriales.
Aujourd’hui, dans un contexte où les scènes artistiques africaines se développent rapidement, il est essentiel que les jeunes professionnels puissent produire des discours ancrés dans leurs réalités tout en restant ouverts aux débats internationaux. Enfin, j’ai tenu à rappeler que les métiers de l’exposition reposent avant tout sur l’écoute et la conversation : dialogue avec les artistes, avec les oeuvres, avec les lieux et avec les publics. C’est cette capacité à faire circuler les idées et à créer des espaces de rencontre qui, selon moi, constitue le coeur du travail curatorial.»
Selon vous, est-ce que l’écosystème au Bénin permettra à ces apprenants de mettre véritablement en pratique ces acquis ou connaissances ?
« Je pense que le Bénin traverse actuellement une période particulièrement intéressante de son développement culturel. L’émergence de nouvelles institutions, la multiplication des initiatives artistiques, l’attention croissante portée à la création contemporaine ainsi que les investissements réalisés dans le secteur offrent des perspectives réelles aux jeunes professionnels. Cependant, il est important de rappeler qu’une formation, aussi pertinente soit-elle, ne produit ses effets que si elle est suivie d’opportunités concrètes d’expérimentation. L’enjeu aujourd’hui est donc de créer davantage d’espaces où ces apprenants pourront exercer leurs compétences, prendre des responsabilités, proposer des projets et parfois même faire l’expérience de l’erreur, qui est une étape essentielle de l’apprentissage. Ces jeunes professionnels ont besoin d’être associés à des projets, de participer aux processus de décision et de bénéficier d’expériences de terrain qui leur permettront de transformer les connaissances théoriques en savoir-faire. Et au-delà des infrastructures, je pense, qu’il faut également développer une culture de l’accompagnement et du mentorat. J’ai martelé à plusieurs reprises qu’il ne fallait pas attendre que toutes les conditions soient réunies pour agir, beaucoup d’initiatives naissent précisément de la capacité des acteurs à inventer leurs propres espaces de production, de réflexion et de diffusion. Le défi pour cette génération sera donc de saisir les opportunités existantes tout en contribuant elle-même à façonner l’écosystème culturel de demain. Et oui je suis optimiste car je crois que le potentiel est là, ces jeunes apprenants représentent une nouvelle génération de photographes, de commissaires, de médiateurs culturels et de gestionnaires de projets qui souhaitent s’investir durablement dans le secteur, et pour que cette dynamique se consolide, il faudra renforcer les passerelles entre la formation, les institutions, les espaces indépendants et les acteurs culturels locaux déjà actifs sans oublier les anciens qui ont pavé la voie bien avant eux.»
Est-ce que vous avez l’espoir de récolter dans un avenir proche, les fruits des graines semées auprès de cette première cohorte ?
« Oui, j’ai cet espoir bien sûr, mais je dirais surtout que je nourris une attente lucide et réaliste. Dans les domaines de l’art, de la culture et de la transmission, les résultats les plus significatifs ne sont pas toujours immédiatement visibles. Les graines semées aujourd’hui peuvent mettre plusieurs années avant de produire leurs effets, et donc ce que j’espère véritablement voir émerger dans un avenir proche, ce ne sont pas seulement de nouveaux projets d’exposition ou de nouvelles initiatives photographiques, mais avant tout une génération de professionnels passionnés, investis, décomplexés, responsables et formés ! Capables de développer une pensée critique, de prendre position et de contribuer activement aux débats qui traversent nos sociétés et nos scènes artistiques. Durant cette semaine de formation, l’objectif était aussi d’encourager une manière de regarder, de questionner les images, de construire des récits et de comprendre le rôle que peuvent jouer les expositions dans la production de savoirs et de sensibilités. Si, dans les années à venir, certains participants deviennent des commissaires, des artistes, des producteurs culturels ou des chercheurs engagés dans leur pratique, ce sera évidemment une grande satisfaction, mais je considérerai également que cette expérience a porté ses fruits si elle a permis à chacun et chacune de développer davantage de curiosité, de confiance et d’autonomie intellectuelle. »
En tant que productrice et commissaire d’exposition, quels conseils pourriez-vous donner à ces apprenants pour la réussite de leur carrière ?
« Le premier conseil que je donne est de cultiver toute forme de curiosité intellectuelle par la lecture active et l’échange dynamique ! Les métiers de l’art et de la culture ne reposent pas uniquement sur des compétences techniques ; ils demandent une capacité constante à observer, lire (encore), questionner et comprendre le monde qui nous entoure. Une exposition, un projet artistique ou un programme culturel gagnent toujours en pertinence lorsqu’ils sont nourris par une réflexion solide et une ouverture sur différentes disciplines. Je les encourageais également à développer leur esprit critique. Il est important de connaître les références (et pas seulement occidentales…) et les modèles existants, mais il est tout aussi essentiel de ne pas les reproduire systématiquement, de savoir oser bouleverser les cadres établis ! Cette prochaine génération de professionnels africains doit être capable de proposer leurs propres lectures, leurs propres méthodologies et leurs propres récits situés. Un autre aspect fondamental est la patience. Les carrières dans le secteur culturel se construisent souvent sur le temps long. Les opportunités ne sont pas toujours immédiates et les parcours sont rarement linéaires, j’en suis la preuve. Il faut donc savoir persévérer, accepter les périodes d’apprentissage et considérer chaque expérience comme une étape de construction. Je leur conseillerais aussi de ne jamais sous-estimer l’importance du travail collectif et de la pluridisciplinarité. Les projets les plus ambitieux sont toujours le fruit de collaborations intelligentes ! Savoir écouter, dialoguer, travailler avec les autres, qu’ils soient artistes, penseurs, acteurs indépendants, institutions, etc. est une compétence aussi importante que la maîtrise des outils professionnels. Enfin, je les inviterais à rester profondément ancrés dans leur contexte tout en demeurant ouverts au monde. Nous avons besoin de professionnels capables de comprendre les réalités locales, les enjeux de leurs territoires et les préoccupations de leurs communautés, tout en participant aux conversations internationales qui traversent l’art contemporain. Au fond, le message que j’ai tenté de leur transmettre c’est que la réussite ne se mesure pas uniquement à la reconnaissance ou à la visibilité. Non. Elle se mesure aussi à la capacité de construire une pratique cohérente, exigeante et utile, capable de contribuer durablement au développement de l’écosystème culturel dans lequel ces jeunes souhaitent évoluer. »
Quel est votre regard sur les créations contemporaines au Bénin en matière de participation des artistes aux grands rendez-vous internationaux ?
« Depuis plusieurs années, on observe que les artistes béninois sont présents sur les scènes internationales. Des artistes tels que George Adéagbo, Romuald Hazoumé, Meschac Gaba, Dominique Zinkpè, ou encore Edwige Aplogan, entre autres, mais il y en a tant d’autres, sont présents dans les biennales, les foires d’art, les résidences, les expositions institutionnelles et les collections privées à travers le monde. Ils ne « représentent » pas une zone géographique, mais ils participent pleinement aux débats esthétiques, sociaux, politiques, mémoriaux et environnementaux qui traversent le monde de l’art contemporain. J’en profite ici pour rappeler ceux qui ont pavé la voie, je pense à des figures telles que Gratien Zossou, Aniambossou ou encore Gahou, pour ne citer qu’eux. Aujourd’hui, les nouvelles générations de Sènami Donoumassou, en passant par Ishola Akpo, Eliane Aïsso, Shawn Hounkpatin, etc. déploient des pratiques hybrides, entre photographie, dessin, numérique, performance et mémoire. Il y a aussi la diaspora béninoise avec des artistes comme Chloé Quenum, Roméo Mivèkannin et les jeunes pousses comme Soliou Ligali. C’est une richesse certes, mais je veux rester lucide : la visibilité internationale ne suffit pas et le véritable enjeu c’est de construire ici au Bénin un écosystème solide avec des lieux de monstration et de production, des espaces critiques, des soutiens durables. Sans cela, la reconnaissance restera fragile. Ce qui compte, ce n’est pas seulement d’être vu par le monde, mais d’avoir les moyens de penser et de créer depuis chez soi. »
Votre mot pour clore cet entretien.
« A ces futurs professionnels de l’art : soyez le changement que vous souhaitez voir advenir, dans vos pratiques et dans vos écosystèmes culturels. Je crois profondément que les transformations durables naissent de l’accumulation de petites actions de transmission et d’actions individuelles. Cette première cohorte représente peut-être un début, mais chaque début est important. Les écosystèmes culturels se construisent génération après génération, grâce à celles et ceux qui acceptent de partager leurs expériences et à celles et ceux qui s’en emparent pour inventer la suite. Je voudrais également adresser un message aux jeunes professionnels qui liront cet article : soyez exigeants, curieux et patients. Prenez le temps de construire votre pensée, de développer votre regard et d’approfondir vos connaissances. Les carrières les plus solides sont souvent celles qui se bâtissent dans la durée, avec rigueur et persévérance. Enfin, je reste convaincue que l’avenir de nos scènes artistiques dépendra encore une fois de notre capacité à produire nos propres récits, à nourrir un dialogue critique et à faire de la culture un véritable espace de réflexion collective. C’est à cette condition que ces jeunes professionnels pourront non seulement participer aux conversations internationales, mais surtout contribuer à les transformer. Je tiens à remercier Rafiy Okefolahan, artiste et acteur culturel essentiel, dont les actions à travers son lieu La Grande Place participent activement à cette dynamique de transformation. »
Propos recueillis par Rodéric DEDEGNONHOU