De la salle de bains à la poubelle, puis des ménages aux rues et aux centres de traitement, le parcours des serviettes hygiéniques usagées soulève une question très cruciale au Bénin. Entre mauvaises pratiques et exposition des agents de salubrité, ce déchet intime devient un enjeu de santé publique et d’environnement.
Chaque mois, des milliers de femmes et de jeunes filles au Bénin utilisent des serviettes hygiéniques pour leurs menstrues. Une fois utilisées, ces protections disparaissent généralement dans une poubelle, dans une fosse, parfois dans les toilettes ou, plus rarement, dans la rue. Derrière un geste considéré comme banal se cache une chaîne de gestion des déchets qui concerne à la fois les ménages, les agents de collecte, les balayeurs, les systèmes d’assainissement et l’environnement. La question est d’autant plus importante que la santé menstruelle ne se résume pas à la disponibilité d’une serviette.
Dans les habitudes des femmes béninoises, plusieurs types de protections menstruelles coexistent. Il y a les serviettes jetables modernes, utilisées une seule fois, mais aussi les serviettes lavables, les morceaux de tissu et d’autres matériaux réutilisables. Cette diversité est importante car le traitement après usage dépend précisément du type de protection utilisé. Les serviettes réutilisables ont vocation à être lavées, séchées et réutilisées. Les serviettes jetables, elles, deviennent des déchets après leur utilisation. L’Oms recommande d’ailleurs que l’éducation à la santé menstruelle explique séparément comment utiliser et éliminer les produits jetables et comment laver, sécher et réutiliser correctement les produits réutilisables. L’Unicef rapporte par exemple que des filles bénéficient de formations sur la gestion de l’hygiène des menstrues, tandis que les initiatives nationales et associatives développent également des solutions réutilisables. Mais disposer d’une serviette ne signifie pas nécessairement savoir quoi en faire après utilisation.
Une sage-femme interrogée, Affanou Eve Mireille, sage-femme diplômée d’État, échographiste et actuellement en service à la planification familiale du Chu Mel de Cotonou, décrit une pratique qu’elle recommande aux femmes. « Pour les couches hygiéniques jetables utilisées par la majorité des femmes de nos jours, elles sont biodégradables. Toutefois, nous recommandons souvent aux femmes et aux jeunes filles qu’après utilisation, il faut faire sortir intégralement le sang en les lavant à base de l’eau simple». A l’en croire, il faut juste rincer la partie imbibée de sang qui est en coton et jeter l’eau dans les toilettes. Il faut attacher le reste dans un sachet noir et brûler le contenu ou les jeter dans des poubelles. Cette pratique appelle toutefois une mise au point.
Les recommandations internationales disponibles ne préconisent pas de laver une serviette jetable avant de la jeter. L’Unicef indique au contraire que les serviettes à usage unique doivent être éliminées avec un système approprié de gestion des déchets et avertit que leur évacuation dans les toilettes peut provoquer des obstructions et des refoulements d’eaux usées. Autrement dit, il faut distinguer une serviette lavable d’une serviette jetable. La première est conçue pour être nettoyée et réutilisée, la seconde est destinée à être éliminée après usage.
Quand le déchet menstruel arrive entre les mains des agents de salubrité
Une fois jetée, la serviette usagée ne disparaît pas. Elle entre dans la chaîne des déchets ménagers. À Cotonou et dans plusieurs autres villes, cette chaîne mobilise des agents chargés de la pré-collecte, de la collecte, du balayage et du transport des déchets. Le dispositif béninois de gestion des déchets solides s’est considérablement modernisé ces dernières années. La Sgds indique notamment que les opérateurs intervenant dans plusieurs villes disposent désormais de nouveaux matériels et d’équipements de protection individuelle. Mais le comportement adopté au niveau du ménage demeure déterminant.
Pierre G. Dossa, activiste et sensibilisateur en environnement, considère que le mauvais traitement des serviettes usagées constitue un problème qui dépasse la seule question de la propreté. « Le mauvais traitement des serviettes hygiéniques usagées constitue un véritable danger pour la salubrité publique, la protection de l’environnement et la sécurité pour les agents qui assurent quotidiennement la collecte des déchets et la propreté de nos villes. » Selon lui, le problème commence souvent dans les ménages. « Les serviettes usagées sont jetées en vrac dans les poubelles, sans être préalablement enveloppées, puis se mélangent aux autres déchets et aux lixiviats qui s’en dégagent. »
Cette situation peut compliquer le travail des agents de collecte. Une serviette souillée mélangée à des déchets coupants ou piquants constitue un élément supplémentaire dans un environnement de travail déjà exposé à différents risques. Les organismes spécialisés en santé au travail soulignent effectivement que les travailleurs manipulant les déchets peuvent être exposés à des objets dangereux, notamment des objets tranchants, ainsi qu’à des matières biologiques. L’Oit recommande notamment des systèmes sûrs de manipulation des déchets, des gants adaptés, des vêtements de protection et une formation des travailleurs. Dans le cas d’une coupure ou d’une piqûre par un objet contaminé par du sang, le risque devient particulièrement préoccupant.
Pierre G. Dossa attire également l’attention sur un autre maillon souvent oublié, les agents qui balaient les rues. « Lorsqu’une serviette hygiénique usagée est jetée directement sur la chaussée, le trottoir ou aux abords des espaces publics, l’agent chargé du balayage doit nécessairement la ramasser avec les autres déchets. » L’agent peut alors être confronté à une serviette imbibée de sang, mais aussi à d’autres déchets dangereux présents sur la chaussée. Le balayage et le ramassage exposent ainsi l’agent au contact avec des matières biologiques et à des risques de coupure ou de piqûre. La question des équipements de protection devient donc centrale. Toutefois, le premier niveau de protection reste le conditionnement correct du déchet par le ménage.
Usage à faire d’une serviette menstruelle ?
Une serviette jetable usagée ne doit pas être considérée comme un produit réutilisable à nettoyer avant de le jeter. Elle doit être traitée comme un déchet solide nécessitant un conditionnement approprié. L’Unicef recommande une élimination correcte des serviettes usagées et avertit particulièrement contre leur évacuation par les toilettes. Les matériaux absorbants contenus dans ces produits peuvent contribuer à boucher les canalisations et provoquer des refoulements d’eaux usées.
L’Oms souligne elle aussi que les systèmes efficaces de gestion des déchets menstruels sont indispensables à la protection de la santé humaine, animale et environnementale. Au dire de Pierre G. Dossa, après utilisation, la serviette hygiénique usagée doit être soigneusement enveloppée dans son emballage ou dans un papier approprié, puis déposée dans la poubelle. Elle ne doit jamais être jetée à même le sol, dans les collecteurs d’eau pluviale ou dans les toilettes. L’Oms rappelle d’ailleurs que la gestion menstruelle doit intégrer des infrastructures permettant de disposer des produits usagés de façon sûre.
Dans les établissements scolaires, l’Oms et l’Unicef soulignent notamment l’importance de poubelles adaptées dans les toilettes des filles. La sage-femme Affanou Eve Mireille recommande qu’il faut laver les couches traditionnelles réutilisables à base de l’eau chaude. Elle recommande ensuite un lavage au savon, un rinçage et un séchage au soleil avant rangement dans un endroit propre et sec. Cette logique correspond au principe général retenu par l’Oms selon lequel les produits réutilisables doivent être lavés et séchés correctement avant leur réutilisation.
Entre science, traditions et croyances
La question des déchets menstruels ne se limite pas aux considérations sanitaires. Elle touche aussi aux représentations culturelles et spirituelles du sang menstruel. Sa Majesté Vissétogbé Alihouatô Mahoua, alias Papa Thron, apporte sur ce sujet un éclairage relevant de la tradition et de la spiritualité. « Sur le plan spirituel, une femme ne doit pas jeter sa couche naturelle. Normalement, elle ne doit jamais jeter. Elle doit utiliser la couche naturelle.Avec sa couche on peut la nuire.
On peut même l’amener à devenir infertile », a-t-il souligné. La serviette hygiénique commence son parcours dans l’intimité d’une femme, mais une fois utilisée, elle entre dans l’espace public. Elle peut finir dans une poubelle, entre les mains d’un agent de collecte, dans un camion, dans un centre de traitement ou, lorsqu’elle est mal jetée, dans une rue, un caniveau ou un réseau d’assainissement. Pour ce faire, la question concerne l’hygiène personnelle, la santé menstruelle, l’assainissement, la protection de l’environnement et la santé des agents chargés de nettoyer les villes.

Mohamed Yèkini