L’Institut des artisans de justice et de paix (IAJP) a organisé, le jeudi 16 avril 2026, au Chant d’Oiseau de Cotonou, sa conférence sociale du deuxième trimestre. Cette rencontre a été animée par le professeur agrégé de droit public et de science politique, ancien président de la Cour constitutionnelle du Bénin, Théodore Holo. Le thème retenu était : « Les institutions juridiques en Afrique : entre contre-pouvoir et continuité du pouvoir exécutif ».
Dès l’entame de son intervention, le professeur Holo a retracé l’évolution des systèmes politiques africains depuis les indépendances. Il a rappelé que plusieurs États ont, dans un premier temps, opté pour des régimes à parti unique, caractérisés par une forte centralisation du pouvoir. Ce choix, inspiré d’une vision développementaliste, visait à accélérer le développement, mais a conduit à la marginalisation des libertés publiques et à une domination durable de l’exécutif.
« Au lendemain des indépendances, notamment dans les États issus de la colonisation francophone, la plupart des dirigeants ont été séduits, dès les années 1960, par la théorie développementaliste. Celle-ci postulait que le développement nécessitait la concentration des efforts, la suppression de l’opposition et la limitation des libertés publiques », a-t-il expliqué. Cette orientation a favorisé l’instauration du monolithisme politique, marqué par l’émergence du parti unique et la concentration des pouvoirs entre les mains du chef de l’État.
Un héritage institutionnel marqué par le renouveau démocratique
Abordant la question de l’héritage institutionnel, Théodore Holo a indiqué qu’à partir des années 1990, ces États ont amorcé un tournant démocratique. « En raison de l’échec de la théorie développementaliste, tant sur le plan économique que politique, les États africains ont renoué avec le pluralisme et l’État de droit », a-t-il souligné.
Ce renouveau démocratique s’est traduit par l’instauration du multipartisme, la reconnaissance des libertés fondamentales et la consécration du principe de séparation des pouvoirs. Ce dernier repose sur une répartition équilibrée des compétences entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, afin de prévenir les abus.
Le conférencier a rappelé que cette conception s’inscrit dans la tradition du constitutionnalisme, portée notamment par John Locke et Montesquieu, qui ont théorisé la limitation du pouvoir politique par des mécanismes institutionnels. Il a évoqué à ce titre le principe de « checks and balances », fondé sur l’équilibre et le contrôle réciproque des pouvoirs.
Trois catégories de contre-pouvoirs
Définissant la notion de contre-pouvoir, le professeur Holo a indiqué qu’il s’agit de « tout centre organisé de décision, d’action ou d’influence visant à limiter l’exercice du pouvoir dans l’intérêt général ».
Il distingue ainsi trois grandes catégories : Les contre-pouvoirs institutionnels, qui reposent sur la séparation horizontale des pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire), mais aussi sur une séparation verticale. Dans un État unitaire, les collectivités locales jouent ce rôle, tandis que dans un État fédéral, ce sont les entités fédérées.
Les contre-pouvoirs politiques, incarnés par les partis politiques, dont la mission est d’animer la vie démocratique, de contribuer à l’expression du suffrage et de conquérir le pouvoir. Il y inclut également la presse et les médias, à condition qu’ils soient pluralistes et indépendants ; les contre-pouvoirs sociaux, qui regroupent les syndicats, les organisations de la société civile, les ONG, ainsi que les autorités religieuses et traditionnelles.
Des limites dans la pratique
Malgré ce cadre théorique, Théodore Holo a souligné les limites observées dans la pratique. Selon lui, ces mécanismes peinent souvent à contenir l’influence de l’exécutif. Il a évoqué le phénomène du fait majoritaire, qui tend à aligner les parlements sur les positions du gouvernement, ainsi que les moyens dont dispose l’exécutif, notamment l’administration et les forces de sécurité, qui renforcent son emprise.
Le conférencier a également mis en lumière les difficultés liées à l’indépendance du pouvoir judiciaire. Il a notamment cité les modalités de nomination des juges, en particulier au sein des juridictions constitutionnelles, ainsi que les contraintes budgétaires qui limitent leur fonctionnement. Certaines décisions de justice, a-t-il relevé, restent parfois sans effet, ce qui fragilise la crédibilité de l’institution judiciaire. « Le juge doit être un garant effectif des libertés, et non un instrument du pouvoir », a-t-il insisté.
L’enjeu de la culture démocratique
Pour finir, Théodore Holo a mis l’accent sur l’importance de la culture juridique et démocratique. Selon lui, le respect de la séparation des pouvoirs et de l’indépendance de la justice dépend de l’appropriation des règles de l’État de droit, tant par les gouvernants que par les citoyens.
Il a appelé à une vigilance citoyenne accrue afin de garantir le respect des libertés fondamentales. « Le maintien de l’État de droit suppose que les forces de sécurité ne soient pas uniquement au service du pouvoir exécutif, mais également au service de la protection des droits des citoyens », a-t-il conclu.

