L’Institut des Artisans de Justice et de Paix (IAJP/CO) a organisé, le jeudi 12 février 2026, un débat contradictoire autour du thème : « Les réformes constitutionnelles en Afrique : entre efficacité, stabilité et controverses ».
La rencontre, tenue sous forme de panel, a réuni l’abbé Camille Sessou, docteur en théologie, aumônier diocésain des cadres et personnalités politiques (section Cotonou), aumônier de l’UCAO-UUC et professeur au Grand Séminaire Saint Gall de Ouidah ; le professeur Messanh E. Ahlinvi, agrégé de science politique et professeur titulaire des universités du CAMES à l’École doctorale des sciences juridiques, politiques et administratives de l’Université de Parakou ; ainsi que Francis Lalèyè, expert en gouvernance politique et consultant électoral.
Le droit et les acteurs politiques au cœur de la régulation sociale
Dans son intervention, le professeur Messanh E. Ahlinvi a rappelé que « les sociétés humaines sont largement régulées par le droit », tout en s’interrogeant sur les limites de cette affirmation. Selon lui, les sociétés ne sont pas uniquement gouvernées par les normes juridiques, mais aussi par les acteurs politiques.
« Tout n’est pas encadré juridiquement. Il existe des aspects qui échappent à la norme et qui sont pourtant à l’origine de transformations profondes dans la société », a-t-il expliqué. L’agrégé de science politique estime qu’il est « prétentieux » de croire que les sociétés peuvent être transformées uniquement par le droit, en raison des dynamiques politiques et sociales qui dépassent le cadre strict des textes.
Trois phases constitutionnelles après les indépendances
De son côté, Francis Lalèyè a retracé l’évolution des constitutions en Afrique francophone. Avant les indépendances, a-t-il rappelé, les territoires africains étaient administrés sous l’autorité des puissances coloniales et régis par leurs constitutions respectives. Après les indépendances, chaque État s’est doté de sa propre Constitution, souvent inspirée de celle de l’ancienne puissance coloniale.
Il distingue ainsi trois grandes phases depuis les indépendances :
Les premières constitutions adoptées à la naissance des États indépendants.
La vague des réformes des années 1990, marquée par les conférences nationales et la transition des régimes autoritaires vers des systèmes plus libéraux.
Depuis une vingtaine d’années, un reflux caractérisé par des remises en cause répétées de ces constitutions dites libérales, sous l’impulsion des acteurs politiques.
Selon l’expert, une Constitution devrait permettre de projeter l’avenir d’un pays. « Elle doit être l’illustration écrite du vivre-ensemble, de la volonté d’être ensemble, et des valeurs qui fondent la régulation de la société », a-t-il souligné.
Les fondements de la réalité sociale
Abordant les motivations profondes des réformes constitutionnelles, l’abbé Camille Sessou a inscrit son analyse dans le rapport entre l’Église et la société. Pour lui, il convient d’abord de revenir aux fondements de la réalité sociale.
Il en identifie trois :
Le fait naturel : l’homme naît dans un pays et dans une famille sans l’avoir choisi, et entre naturellement en relation avec ses semblables.
La recherche du bien commun : à partir de cette réalité naturelle, les individus sont appelés à œuvrer ensemble pour le bien commun.
Le principe d’unité autour de ce bien commun : la Constitution, en tant que loi fondamentale, doit garantir cette unité et encadrer harmonieusement les relations au sein de la société.
Selon l’aumônier diocésain, lorsque la vision du bien commun devient floue et que les intérêts particuliers prennent le dessus, les révisions constitutionnelles peuvent devenir opportunistes et calculées.
Les raisons du refus des révisions constitutionnelles
Les intervenants ont également analysé les raisons qui suscitent une méfiance croissante face aux projets de révision constitutionnelle en Afrique.
L’abbé Camille Sessou a observé que les velléités de révision surviennent souvent à la fin des mandats, donnant l’impression d’une volonté de prolongation du pouvoir. Cette perception alimente des réactions de rejet, parfois sans examen approfondi du contenu des réformes.
Pour le professeur Ahlinvi, l’absence de débat public structuré explique également ces crispations. « On attend souvent la fin du mandat comme pour se pérenniser au pouvoir. Ce sont ces tentatives de pérennisation qui créent les crises constitutionnelles », a-t-il affirmé, plaidant pour le respect strict de la limitation des mandats.
Quant à Francis Lalèyè, il s’est interrogé sur la pertinence de certaines révisions au regard des défis socio-économiques auxquels sont confrontés les États africains. Selon lui, la priorité devrait être de répondre aux problèmes existentiels des populations plutôt que de modifier les textes fondamentaux sous pression ou par opportunisme.
À travers ce débat, l’IAJP/CO a offert un cadre d’échanges approfondis sur les enjeux des réformes constitutionnelles en Afrique, mettant en lumière la nécessité d’un dialogue inclusif et d’une approche centrée sur le bien commun.




