Le Père Arnaud éric Aguénounon, essayiste et philosophe politique, analyse dans cette interview les causes profondes de l’instabilité politique en France, la stratégie du président Emmanuel Macron et la probabilité pour la stabilité de son Gouvernement et sa conduite des affaires jusqu’en 2027.
La Croix du Bénin : Comment appréciez-vous la situation politique nationale qui prévaut depuis un moment en France marquée par l’instabilité du Gouvernement avec des démissions répétitives de Premiers ministres ?
Père Arnaud éric Aguénounon : La situation politique en France est une belle leçon de démocratie et un cas pratique d’études politiques. Elle pose la problématique de l’accession et de la gestion du pouvoir politique. Le président Emmanuel Macron est un jeune homme politique, brillant, talentueux et stratège. Il a pu conquérir le pouvoir grâce à En marche !, le mouvement qu’il a fondé en 2016 après avoir démissionné du second Gouvernement de Manuel Valls, et pris ses distances avec le président François Hollande. Il s’est creusé un sillon politique en mettant sur pied un paradigme ni gauche ni droite. Certains l’avaient même qualifié de traitre parce qu’il était un proche collaborateur du président Hollande qui l’a nommé Secrétaire général adjoint de son cabinet en 2012, et ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique en 2014. Il a démissionné de son poste pour s’occuper de son parti tout en profitant de l’impopularité du président Hollande. C’était une erreur politique de la part de celui-ci de ne pas se présenter à l’élection présidentielle de 2017 puisque les sondages ne traduisent pas toujours la réalité du réel politique.
Arrivé au pouvoir, le président Macron s’est confronté à la réalité de sa gestion. Premièrement, il vient d’un milieu financier, ayant travaillé dans une grande banque comme Rothschild & Cie. Il connaît très bien le milieu des capitaux qui l’a financé. Il devrait y avoir alors un retour d’ascenseur. Ce qui s’est révélé par la suppression de l’impôt sur les fortunes en 2017 remplacé par l’impôt sur la fortune immobilière dès 2018. Il s’est montré très intelligent, astucieux et pédagogue en créant une porte d’ouverture vers la droite. Lui qui n’était au départ ni de droite, ni de gauche, a commencé par appliquer une politique de droite.
Le talon d’Achille d’Emmanuel Macron réside dans la condescendance. Il paraît hors sol, détaché du peuple parfois. Le deuxième élément, c’est qu’il est trop sûr de ses calculs. Troisièmement, il aime prendre des risques. à ces trois faiblesses s’ajoute le contexte de la Covid-19 que la France a traversé. Le monde entier a senti l’épreuve de ce temps dans la barbe d’Edouard Philippe, une barbe qui a blanchi au fil des jours. Ensuite, il y a le mouvement des « Gilets jaune », une contestation sociale difficilement réglée par le président Macron. Face à ces talons d’Achille intrinsèques à sa politique et les facteurs de l’épreuve du pouvoir et du temps, il savait qu’il devrait assumer la démocratie. On ne joue pas avec elle surtout dans les pays de grande tradition démocratique.
Dans le cas de la situation politique actuelle, l’impopularité politique du président français est aussi liée aux facteurs conjoncturels : la guerre en Ukraine, le conflit israélo-palestinien, la conjoncture économique mondiale. Malgré ces facteurs, il faut noter que les grandes entreprises françaises prospèrent, la vie économique va à son rythme normal avec le monde du travail. Il faut faire remarquer que le président Macron fait montre de courage dans la mesure où il a su mettre à l’épreuve sa politique et sa majorité lors des élections européennes de 2024. Sa stratégie visait à montrer que le Front national et le Rassemblement national ne peuvent pas progresser puisque les Français ne sont pas des extrémistes. Cette ambiance qui a amené à la dissolution du Parlement et aux élections législatives n’avait pas requis l’assentiment de son ancien Premier ministre et président du groupe parlementaire Ensemble pour la République, Gabriel Attal.
De ce point de vue, le président Macron est courageux mais prétentieux. Il voulait d’abord que la population sorte nombreuse pour aller voter. Les résultats ont révélé plusieurs entités au Parlement : le Rassemblement national (124 députés), Ensemble pour la République (93), La France insoumise (71), Parti socialiste (66), Droite républicaine (47), Ecologiste et social (38), Les Démocrates (36), etc. Malheureusement, En Marche ! n’a pas obtenu la majorité des sièges et aucun parti n’avait à lui seul levé 288 sièges sur les 577 du Parlement français. Il fallait faire des regroupements. Ayant étudié la sphère politique française, il a joué sur les clivages pour ne pas nommer un Premier ministre de gauche. Il a même nommé François Bayrou comme Premier ministre, centriste, qui est son allié. Cette nomination n’était pas du goût du Rassemblement national. Mais le président Macron est resté cantonné sur sa position. Ce faisant, il prend beaucoup de risques qui pourraient conduire à sa destitution. Car il est aujourd’hui très difficile de rassurer de la stabilité du Gouvernement actuel formé par le Premier ministre Sébastien Lecornu, à nouveau nommé.
Selon vous, quel pourrait être l’impact de cette situation sur les relations avec les pays francophones ?
Le premier impact, c’est que certains dirigeants des pays francophones notamment d’Afrique pourraient continuer de se moquer de la démocratie. Ils peuvent partir de la réalité française pour conclure que la démocratie est incompatible avec nos réalités endogènes. Et qu’il vaut mieux opter pour la dictature. Cela pourrait trouver un écho favorable auprès d’une certaine audience dans la mesure où certains chefs d’Etat en Afrique n’accepteraient jamais que leur Parlement soit en opposition à leur ligne politique. La réalité du Bénin est encore présente dans les esprits avec les présidents Nicéphore Dieudonné Soglo, Mathieu Kérékou, Thomas Boni Yayi et plus récemment, Patrice Talon.
On oublie souvent que le socle de la démocratie est la dynamique parlementaire. Ce qui se passe dans l’Hexagone est l’expression d’une vitalité démocratique et non d’un chaos démocratique. En face, il y a un président de la République qui passe par ruse et stratégie pour se maintenir. Cependant, il cherche la petite porte de dialogue tout en refusant de faire la politique de ses vis-à-vis de la gauche. Ce qui fait que le Gouvernement de Sébastien Lecornu a fait beaucoup plus de place aux acteurs de la société civile, aux technocrates qu’aux politiciens. C’est le signe que le président Macron ne souhaite pas avoir dans son Gouvernement des collaborateurs ou des politiciens qui utilisent cette fenêtre pour battre campagne pour l’élection présidentielle de 2027.
Les pays francophones d’Afrique doivent rester dans la perspective que la démocratie est une école de formation citoyenne et de vie politique engagée. Il est très important que nous entrions dans cette culture démocratique bien incarnée. La démocratie est une porte étroite qu’il faut passer tout en prenant l’engagement de respecter les règles établies. C’est dommage que sur le Continent africain, une famille reste au pouvoir pendant deux ou trois décennies ou encore plus. Il y a d’autres intelligences qui peuvent apporter leurs pierres à l’édification de la Nation. Tout ce que le président béninois réalise est beau. Néanmoins, on peut le faire sans qu’il y ait des exilés, des emprisonnements politiques ou des tueries en évitant les restrictions des libertés civiles et politiques. Mon espoir c’est que les élections prochaines au Bénin se déroulent dans la paix, la justice, la quiétude, et qu’elles soient ouvertes à tous, équitables et inclusives. C’est aussi ma prière pour la Côte d’Ivoire et les autres pays d’Afrique. Il faut que le regard du politique africain s’ouvre vers une réalité que la Doctrine sociale de l’église annonce : la vie politique est le sommet de la charité.
La politique est le relèvement d’un peuple et non sa soumission. Il ne s’agit pas d’écraser mais de servir dignement, avec noblesse et grandeur, en priorisant absolument l’intérêt général.
Le président Emmanuel Macron est accusé d’être à l’origine de la crise que traverse son pays. Comment voyez-vous l’issue ?
La crise actuelle remonte à beaucoup d’années en arrière. La question de la dette en France est également prégnante aux états-Unis. Tous les pays sont endettés. Il vaut mieux se pencher sur les mécanismes de l’acquisition et du paiement (remboursement) de la dette surtout que la vie devenant de plus en plus chère, il est difficile pour les citoyens d’assurer les charges. La France ou l’Europe n’est pas un eldorado. Il y règne aussi la misère, et de grande misère. Si la crise politique ne se règle pas, les citoyens iront dans la rue. La colère sociale va prendre de l’ampleur. Ce qui peut conduire, si on n’y prend garde, à une nouvelle Révolution en France.
Cependant, il faut humblement reconnaître que la politique ne peut pas régler tous les problèmes de la société. Le politique pense qu’il suffit que la gauche soit au pouvoir pour que les choses s’améliorent. Ou qu’il suffit que le Rassemblement National soit à l’Elysée pour que les Français aient une meilleure condition sociale. Non ! Ce n’est pas aussi facile. Il s’agit d’une question centrale et transversale qui concerne toutes les familles, les ménages, les associations, le monde rural, les entreprises. Et donc, il y a nécessité d’un dialogue global et d’un travail d’ensemble.
Source : La Croix du Bénin