Entre mémoire, recyclage, citoyenneté et transmission, l’installation ‘’Bâtissons’’, que l’artiste contemporain béninois, Meschac Gaba s’active à dévoiler au public le 30 Septembre prochain, rassemble une jarre trouée, douze seaux confectionnés à partir de chambres à air recyclées, des cordes en fibres de palmier et de l’eau. À première vue, les éléments qui composent ‘’Bâtissons’’ semblent appartenir à l’univers familier des objets utilitaires. Pourtant, réunis dans une installation contemporaine, ils deviennent les fragments d’un récit plus vaste : celui d’une société contemporaine béninoise qui cherche à se construire à partir de son histoire, de ses ressources et de la participation de chacun. Découverte de chaque fragment du récit.
À l’origine de cette œuvre se trouve une référence à la célèbre métaphore de la jarre trouée associée au roi Guézo, récit largement mobilisé dans l’imaginaire politique et culturel béninois. L’artiste Meschac Gaba reprend cette image pour poser une question simple mais fondamentale : Comment construire ensemble lorsque les fissures et les difficultés semblent empêcher l’effort collectif de produire ses effets ? La réponse de l’artiste n’est pas formulée sous la forme d’un discours politique. Elle prend la forme d’un geste artistique : puiser ensemble.
Une jarre, douze cordes, une action collective
Dans ‘’Bâtissons’’ les cordes relient la jarre à douze seaux fabriqués avec des chambres à air recyclées. La corde n’est donc plus seulement un outil. Elle devient un lien. Chaque seau participe à un même dispositif. Il n’existe pas indépendamment des autres. Pour que l’eau puisse être puisée, les différents éléments doivent fonctionner ensemble. Cette organisation donne à l’installation une dimension métaphorique : la construction collective repose sur des liens, des efforts et des contributions multiples.
Parmi les seaux figurent des empruntes politiques, tandis qu’un autre est dépourvu de logo. Dans l’interprétation proposée par l’artiste, ce dernier représente les personnes anonymes et invisibles qui participent elles aussi à la construction du pays. Cette juxtaposition des signes politiques et de l’anonymat permet ainsi d’élargir la réflexion : au-delà des organisations visibles, qu’en est-il de tous ceux dont la contribution quotidienne demeure rarement représentée ? Le dispositif ne désigne pas un acteur comme responsable exclusif de la construction nationale. Il met plutôt en scène la pluralité des acteurs et la nécessité d’un effort collectif, surtout que le contexte politique a par ailleurs évolué depuis l’avènement du Président, à en croire des sources officielles.
De la chambre à air à l’œuvre d’art
L’une des dimensions les plus intéressantes de ‘’Bâtissons’’ réside dans le choix de ses matériaux. La chambre à air, objet issu de l’univers automobile et destiné à une première utilisation, connaît ici une seconde vie. Elle devient un récipient capable de contenir de l’eau et, dans l’installation, un élément constitutif d’une œuvre d’art. Meschac Gaba s’intéresse ainsi à la circulation des objets, à leur transformation et à leur réappropriation dans les sociétés africaines. Le pneu usé, la chambre à air ou d’autres matériaux récupérés ne sont plus uniquement considérés comme des déchets. Ils sont devenus des ressources plastiques, économiques et symboliques.
Cette démarche rejoint une préoccupation importante de la création contemporaine africaine : comment créer à partir de ce qui existe déjà ? Dans ‘’Bâtissons’’, recycler ne signifie donc pas simplement réutiliser. C’est aussi transformer le regard porté sur l’objet.
L’ancienne corde et la nouvelle corde
Les cordes en fibres de palmier constituent un autre élément essentiel de l’œuvre. Elles renvoient à des pratiques anciennes de puisage et à des savoir-faire liés aux matériaux naturels. Associées aux chambres à air recyclées, elles mettent en présence deux temporalités : l’ancien et le nouveau, le naturel et l’industriel, la mémoire et la contemporanéité et enfin, le savoir-faire et la récupération. C’est dans cette rencontre que prend tout son sens l’adage placé au cœur de la démarche : « C’est à l’ancienne corde qu’on tisse la nouvelle corde. ». La phrase peut être comprise comme une réflexion sur la transmission. La nouveauté ne naît pas nécessairement de l’effacement du passé. Elle peut aussi se construire à partir de ce qui a été transmis, transformé et réinventé.

La tradition comme matière contemporaine
Avec ‘’Bâtissons’’, Meschac Gaba ne cherche pas à reproduire une tradition de manière nostalgique. Il en prélève plutôt une image, un objet et une mémoire pour les déplacer dans le champ de l’art contemporain. La jarre devient installation. La corde devient ligne plastique. Le seau devient sculpture. La chambre à air devient matériau artistique. L’eau devient élément de vie et de circulation. Ce déplacement produit un nouveau langage. L’œuvre rappelle ainsi que le contemporain ne signifie pas nécessairement rupture avec le passé. Il peut également être une manière nouvelle de regarder les héritages anciens.
Une œuvre qui interpelle sans donner de réponse
L’installation ‘’ Bâtissons’’ est elle-même une invitation. Elle ne dit pas « bâtir », mais « bâtissons ». Le verbe à la première personne du pluriel introduit immédiatement une dimension collective. Elle ne prétend pas résoudre les difficultés évoquées par la métaphore de la jarre trouée. Elle propose plutôt une image : plusieurs cordes, plusieurs seaux, une même jarre et une même ressource — l’eau. Le visiteur est alors convié à se demander : Que signifie construire ensemble ? Qui participe à cette construction ? Qui reste invisible ? Que faisons-nous de nos objets, de nos savoir-faire et de nos mémoires ? Comment transformer ce qui semble usé en ressource nouvelle ? C’est peut-être là que réside la force de Bâtissons : dans sa capacité à faire passer une réflexion sur la société par des objets simples et reconnaissables. À travers cette installation, la mémoire historique, le recyclage, les pratiques quotidiennes et la création contemporaine se rencontrent pour composer une installation qui invite moins à contempler qu’à réfléchir à notre manière de faire société.
DEDEGNONHOU A. Rodéric