Depuis le lundi 15 Juin dernier, les portes de la Galerie ZATO sont ouvertes aux publics afin de découvrir les créations contemporaines de M. Edlie Boubanga. Réalisées à partir de la laine, ces œuvres explorent d’une part, le patrimoine culturel matériel du Bénin et d’autre part, la célébration de la créativité. En prélude à la cérémonie du vernissage de l’exposition ‘’Du fil en trame’’, le 27 Juin prochain, ce créateur contemporain fait un tour d’horizon sur son parcours, évoque ses expériences, sa démarche artistique et exhorte enfin le public à découvrir sa nouvelle pratique.
Quel est votre parcours artistique dans ce métier de tapisserie ?
« Je ne vais pas dire parcours artistique, parce que je suis un autodidacte. C’est une activité que j’avais vue sur les réseaux sociaux il y a quelques années, en étant étudiant en Afrique du Sud. A un certain moment, je me suis dit pourquoi ne pas essayer. Pour commencer, j’ai acheté une machine pour m’entraîner. Je me suis perfectionné, et après j’ai ouvert un studio pour partager l’activité avec les gens autour de moi. C’est un peu ça. C’était quelque chose de différent, et j’aime bien me définir comme étant quelqu’un de différent aussi par rapport à mon parcours dans la vie. C’est quelque chose que j’avais démarré juste par curiosité et qui a fini par grandir.
Au niveau de l’Afrique du Sud, comment votre studio a fonctionné en matière de productions artistiques ?
« Au niveau de l’Afrique du Sud, on a beaucoup de commandes. Il faut savoir qu’au départ on n’avait pas un studio, on avait plutôt un studio éphémère. C’est-à-dire qu’on allait se positionner à Pretoria, à l’Alliance Française de Pretoria, chaque samedi. Les dimanches, on le faisait dans une autre école à Johannesburg, et on l’a fait comme ça pendant quelques mois et ensuite on a ouvert un studio à Prison Break Market. En Afrique du Sud , on était vraiment dans l’initiation au tufting où n’importe quel participant de tout âge peut venir faire un petit tapis et ramener à la maison. Peu importe le design, on aide à décider et à réaliser le tapis. On fait beaucoup de team building, mais aussi en termes de réalisation de tapis personnalisés. On en a fait beaucoup, on en a fait pour des banques comme Absar en Afrique du Sud, on en a fait pour des hôtels, on en a fait pour des appartements, donc ça dépend. Au niveau de l’Afrique du Sud, on a beaucoup d’activités. Au Bénin, récemment, on a eu l’occasion aussi de réaliser un des tapis de l’investiture du président Romuald Wadagni, donc oui, on a beaucoup de réalisations. »
Quelle est la démarche de vos productions artistiques ?
« Au sein du studio Coco Craft West, je ne suis pas seul. Je suis avec Isnela Gbètin mon épouse. Je suis le fondateur et j’aide à la direction artistique. Je tufte aussi personnellement. Mais tout part d’abord d’une idée. Donc, si on a une idée comme la fresque qu’on a réalisée pour l’exposition. On voulait faire quelque chose qui représente vraiment les monuments du Bénin et quelque chose qui a trait à nos racines. Je sais qu’au Bénin, il y a quelqu’un de très célèbre que je connais, c’est Béhanzin. On a la statue de l’Amazone. Donc on a juste créé une œuvre où on pouvait avoir les deux ensembles pour les faire vivre à travers l’œuvre. On a essayé de les positionner devant la porte de non-retour. Maintenant, chacun donnera son interprétation. Est-ce qu’ils sont en train de faire barrage à l’envahisseur ? Est-ce qu’ils sont en train d’accueillir les gens qui reviennent ? Chacun peut donner son appréciation de l’image. Je peux faire mon croquis, par exemple, mais dans mon équipe, déjà, tout le monde dessine. Donc on va faire chacun des croquis avant d’arriver à l’image finale qu’on va approuver. Et c’est ce qu’on dessinera sur notre toile et qu’on décidera de faire le tapis après ».
Est-ce que vous arrivez à avoir la première matière (La laine) facilement au Bénin ?
« En Afrique du Sud, c’est facile. Il y a plein de producteurs. Le studio est au Bénin, ça fait un an maintenant. Je suis arrivé à un mois, personnellement. Je me rends compte qu’il y a plus de challenges au niveau du Bénin pour avoir la laine. Donc on a toujours des petits tracas. Mais on essaie de voir comment améliorer notre chaîne d’approvisionnement. Donc oui, à ce niveau, il y a des petits challenges ici et là ».
Vous participez à la toute première exposition de vos productions artistiques dans la Galerie ZATO. Est-ce que cela suscite en vous l’envie d’explorer d’autres thématiques ayant trait à l’actualité ?
« Nous sommes en train de faire notre première exposition au Bénin, du coup, on a essayé de mettre un peu de tout pour montrer la variété de choses qui peuvent se faire. Mais ça a été excitant de travailler sur ce projet. Je me dis qu’on pourra faire beaucoup plus d’expositions avec des thématiques vraiment différentes. Parce que, comme vous pouvez le constater, avec le tufting, on peut faire de tout. Et c’est un art très intéressant. Donc ça m’intéresse de travailler sur beaucoup plus d’œuvres, sur certaines thématiques et voir ce que ça pourrait donner. »
Pouvez-vous nous dire l’estimation de la dureté de vos productions artistiques ?
« La dureté des productions artistiques dépend de la matière utilisée. Les tapis qu’on a réalisés pour l’exposition sont faits en laine acrylique. La laine acrylique peut tenir cinq ans facilement. C’est plus ou moins facile à nettoyer. Ça dépend de l’utilisation. Si c’est une murale, ça peut aller plus longtemps. Si c’est un tapis de sol, je vais dire cinq ans, selon l’entretien aussi. Il faut bien l’entretenir, il ne faut pas trop le laver excessivement. Il y a plein de choses. Quand tu es sur des tapis en coton naturel 100%, c’est encore beaucoup plus résistant. Mais ça coûte deux fois plus cher. C’est plus résistant et ça a une durée de vie qui va de 10 à 20 ans. Avec l’AVS, il y a peut-être des petites retouches à faire. Remettre de la colle ici et là. Mais le tapis en lui-même, il peut rester pendant très longtemps ».
Quels sont les matériels que vous constituez pour créer, pour faire votre travail ?
« Nous avons plusieurs matériels qui sont utiles pour la réalisation de nos productions. On a ce qu’on appelle le tufting gun, c’est la machine à tufter. Ce fusil, il y a plusieurs types de tailles. Comme vous voyez les œuvres qui sont dans la salle là-bas, on en a qui te donnent des laines plus longues, plus courtes ou encore en nœud. On va avoir un trimmer. C’est une machine de tonte, comme celle qu’on a chez le coiffeur, mais un peu différente pour tendre notre tapis à la fin. On a les différentes toiles qui doivent être utilisées. On a la toile de moine, celle sur laquelle on va appliquer la laine pour faire le tapis. On va la tendre sur un cadre et on va travailler sur elle pour faire le tapis. On a le backing. Ce dernier dépend des utilisations. Si c’est un tapis de saut, on mettra du non-slip. Donc c’est antidérapant, comme on dit en français. Et si c’est juste pour mettre sur le mur, on peut mettre du felt. Récemment, quelqu’un m’a dit qu’on appelait ça de la feutrine en français »
Est-ce que vous êtes prêt à partager cette nouvelle exploration avec le public à travers des ateliers ?
« Bien sûr, c’est le souhait. À côté des tapis personnalisés, des expositions, le but était vraiment d’offrir quelque chose de différent aux gens. À la fin, le tufting, c’est juste de la peinture avec de la laine. Donc, si on a l’habitude de faire de la peinture sur toile, venez faire de la peinture avec de la laine. C’est à peu près la même chose. C’est aussi intéressant. C’est offrir aussi quelque chose de différent. Les activités, les sessions, on en a fait avec des enfants, des adultes et des personnes du troisième âge en Afrique du Sud. C’est pareil au Bénin. On a même travaillé avec des enfants autistes. Donc, c’est quelque chose qui peut être utilisé aussi comme une sorte de thérapie, pour des gens qui sont en situation de stress. C’est accessible vraiment à beaucoup de tranches d’âge. On n’a pas besoin d’être un artiste pour faire du tufting. Parce que vous pouvez envoyer n’importe quel design, on va le dessiner pour vous, et après vous suivez des lignes. On va vous montrer comment utiliser la machine ».
Est-ce que ce métier devient une passion pour vous ?
« Bien sûr, c’est toujours intéressant de faire une œuvre comme celle qu’on a réalisée pour l’exposition. C’est une passion. C’est passionnant de visualiser quelque chose dans sa tête, et ensuite de matérialiser cette chose ».
Est-ce qu’il y a des conditions particulières pour participer aux différentes sessions de vos ateliers ?
« Pas réellement. La seule condition, ce sont les tarifs selon les catégories des bénéficiaires. Après, les ateliers sont accessibles. Chacun peut trouver selon son budget et la taille de son projet. Il faut avoir un peu de temps, parce que les ateliers durent de 2 à 5 heures. Dépendamment de la taille qu’on choisit, et après, il n’y a rien d’autre. C’est juste envoyer son design. On va donner les petites astuces après. Si on prend une taille petite, on ne peut pas avoir un design, par exemple, trop complexe, parce qu’on ne peut pas rentrer tous les détails dans le petit cadre. Mais à part ça, on n’a pas de contraintes. On a une équipe de personnes assez aguerries, qui peuvent vraiment enseigner à tout le monde, tout type d’âge. Donc il n’y a pas de contraintes à ce niveau ».
Vous savez bien que les tapis sont entre autres exposés à l’eau et à la poussière. Dans cas, quelles approches avez-vous pour remédier à ces facteurs afin de protéger vos productions artistiques ?
« Les tapis restent tapis. Donc du coup, les tapis se salissent. Généralement, quand on a un tapis, on le balaie, on passe l’aspirateur. Donc on va le traiter de la même façon qu’on traiterait n’importe quel tapis, juste avec un peu plus de détails. S’ils sont au mur, on n’a pas besoin de les laver ou de mettre de l’eau. Souvent, il y a des produits qu’on met sur les tapis pour les protéger aussi, pour que la poussière ne se pose pas trop dessus. Mais sinon, à la fin, c’est les tapis. Donc on les traite comme n’importe quel tapis. On les nettoie, on enlève la poussière s’il y en a, on passe l’aspirateur s’il y en a. Nous pourrions réfléchir dans ce sens pour d’éventuelles approches ».
Un mot, pour clore cet entretien.
« Au peuple béninois, je dirais, venez découvrir le tufting déjà. Venez voir ce qui peut se faire. Venez voir une nouvelle forme d’expression artistique de jeunes béninois. Essayez le tufting, c’est quelque chose de passionnant, c’est quelque chose d’intéressant. Et je pense que tout le monde aimera ».
Propos recueillis par Rodéric DEDEGNONHOU

