L’interpellation, le 13 avril 2026, en Afrique du Sud, de l’activiste Kemi Seba a fait l’effet d’une bombe. Stellio Gilles Robert Capo Chichi, de son vrai nom, revendique dans l’espace public un panafricanisme authentique dont il est le fidèle porte-voix. Son arrestation marque un tournant dans la longue errance idéologique d’une galaxie politique dont les actes n’ont en réalité rien à voir avec les intérêts vitaux de l’Afrique.
Selon le communiqué de la police sud-africaine, lorsque ses services interpellent Kemi Seba dans un supermarché de Brooklyn en Afrique du Sud, il n’est pas en compagnie d’un fervent militant de la lutte anti-apartheid. Outre son fils, Kemi Seba est accompagné d’un certain François Van der Merwe, un Sud-Africain militant suprémaciste blanc, leader d’un groupuscule d’extrême-droite dont le racisme contre les Noirs est notoirement connu. Toujours selon les services de police sud-africains, Kemi Seba aurait eu recours à cet improbable compagnon de route pour rejoindre le Zimbabwe, puis l’Europe. Il est aussitôt mis aux arrêts et, parce qu’il est sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par son pays, le Bénin, les autorités de ce pays ont demandé son extradition.
De précédents démêlés judiciaires
Il faut d’ores et déjà relever que Kemi Seba n’en est pas à ses premiers démêlés avec la justice, en Afrique comme en Europe, notamment en France. Mais plus préoccupant est ce communiqué de la police sud-africaine qui annonce son interpellation, laquelle ne manque pas d’intriguer pour deux raisons. D’une part, quelles relations d’affaires un panafricaniste, Kemi Seba, peut bien avoir avec un suprémaciste blanc ? D’autre part, le chantre d’un panafricanisme authentique aurait-il un si grand besoin d’Europe au point de risquer sa liberté et sa dignité pour s’y rendre ? Visiblement, la destination Europe lui serait nécessaire, alors qu’il honnit en public sa civilisation et ses dirigeants.
Risque de lourde condamnation
Si, d’aventure, la justice sud-africaine se prononçait, ce 20 avril, sur son extradition, Kemi Seba risquerait gros. Le gouvernement béninois reproche à Kemi Seba plusieurs infractions : apologie du terrorisme et complicité d’atteinte à la sûreté de l’État suite au coup d’État manqué du 7 décembre 2025 contre le président Patrice Talon. Kemi Seba est également poursuivi pour blanchiment d’argent et apologie de crimes contre la sûreté de l’État. Par ailleurs, deux mandats d’arrêt internationaux ont été émis à son encontre. Il encourt plusieurs années de privation de liberté s’il est extradé, puis jugé.
Retour sur un parcours chaotique
C’est aussi le lieu de revenir sur le parcours chaotique de ce Malcom X africain, qui a de tout temps confondu l’incantation outrancière au militantisme politique classique, véritablement porteur d’un projet de transformation sociale pour les Africains.
Au commencement était la Tribu K, qui sera dissoute en 2006 en conseil des ministres et dont il fut le leader. Il s’agissait d’une caricature des Black Panthers américains, qui s’est très tôt distinguée par son racisme à rebours, notamment son racisme antiblancs et son antisémitisme virulent. Dans son chapelet d’excès et de dérives, la sortie de route de trop aura été la descente xénophobe et antisémite de ses membres. Kemi Seba en tête, rue des Rosiers à Paris, où se trouve une forte communauté juive. Ce groupuscule marginal qui s’est donné pour mission de défendre une nébuleuse cause des Noirs, sans avoir été mandaté par aucun regroupement de la diaspora africaine de France, se distinguait également par sa profonde inculture historique et sa vacuité idéologique.
Après la dissolution de la Tribu K., Kemi Seba se met en devoir de ne pas rester longtemps loin des projecteurs. Il multiplie conférences et meetings dans les diasporas africaines d’Europe ou des Caraïbes. Ainsi que sur le continent africain, où il sera parfois refoulé aussitôt qu’il aura foulé le sol d’un pays. Mais loin de le déranger, ces expulsions ont toujours été sciemment et ardemment recherchées par l’activiste. Il s’en est toujours servi pour convaincre ses partisans et ceux qui doutent de la pertinence de son discours prétendument panafricaniste, qu’il est le seul homme à abattre pour les régimes proches de la France qu’il considère comme des dictatures néocoloniales.
Rapprochement avec Moscou
Toujours en quête de visibilité, mais aussi de moyens matériels pour étendre son influence en Afrique, Kemi Seba se rapprochera d’Evgueni Prigojine, le fondateur du groupe Wagner, devenu Africa Corps. Evgueni Prigojine était, jusqu’à sa mort le 23 août 2023, la colonne avancée de la désinformation russe anti-occidentale en Afrique et apôtre de l’Alliance des États du Sahel. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Kemi Seba est d’ailleurs en froid actuellement avec l’AES et ses dirigeants. Il tirera cependant de sa collaboration avec le patron de Wagner des financements qui ont été largement documentés par des enquêtes journalistiques jamais remises en cause, y compris par l’intéressé lui-même.
Sur le plan organisationnel, Kemi Seba n’a jamais perdu de vue l’importance de se retrouver à la tête d’une structure sur laquelle il règne avec une poigne de gourou. C’est ainsi qu’il crée, en décembre 2015, à Dakar, le mouvement Urgences panafricanistes dont la mission est définie ainsi qu’il suit : « Une organisation de défense des droits des Noirs, géopolitico-humanitaire, spécialisée sur les questions relatives à la souveraineté, au néocolonialisme et à la promotion de la justice sociale ». À l’évidence, ils ne sont pas nombreux qui comprendraient vers quels objectifs ce mouvement se propose de mener les Noirs du monde entier, qui ne sont pas un peuple à part entière et diffèrent tous les uns des autres, tout comme les différentes nations auxquelles ils appartiennent, avec des problématiques spécifiques.
L’audience de ce lundi 20 avril 2026 ne marquera pas seulement un tournant dans le parcours de l’activiste, qui semble se rapprocher d’un naufrage. Cette audience marquera aussi un tournant pour tous les activistes cybernétiques d’un obscur panafricanisme qui traverse une profonde crise identitaire.
Éric Topona