Les soirs à Cotonou comme à Abomey-Calavi, un phénomène discret mais de plus en plus visible s’installe dans les habitudes urbaines. De nombreuses jeunes filles prennent désormais leurs repas chez les vendeuses de trottoir, parfois quotidiennement. Si cette pratique répond à certaines réalités de la vie moderne, elle interroge aussi sur l’évolution des modes de vie, le rapport à la cuisine et la place de l’intimité dans l’espace public.
À la tombée de la nuit, certains carrefours de Cotonou et d’Abomey-Calavi se transforment en véritables cantines à ciel ouvert et c’est désormais le « QG » de certaines jeunes filles. Autour des marmites fumantes des « bonnes dames », des tables improvisées s’alignent. On y voit des travailleurs, des étudiants, des motocyclistes… mais de plus en plus, des jeunes filles.
Assises sur de petits bancs, téléphone posé sur la table, elles dégustent riz, pâte, haricot ou spaghetti dans une ambiance animée. Pour certaines, ces lieux sont devenus un rendez-vous presque quotidien. Un phénomène qui suscite interrogations et critiques dans l’opinion. Car autrefois, ces espaces étaient majoritairement fréquentés par des hommes pressés ou des travailleurs de nuit. Aujourd’hui, le public s’est diversifié et la présence féminine, notamment celle des étudiantes et des jeunes salariées, est devenue frappante.
À Abomey-Calavi, Estelle, étudiante, assume pleinement ce choix. « Je suis seule ici à Calavi et au retour des cours, j’ai la paresse de préparer. Donc en rentrant, je préfère souvent acheter à manger », confie-t-elle. Comme elle, beaucoup évoquent la fatigue, le manque de temps ou la facilité. Dans une ville universitaire où la vie étudiante est souvent rythmée par les cours, les transports et les petits boulots, cuisiner chaque soir peut sembler contraignant. Pour Martine, c’est aussi une question de goût. « On n’y peut rien parfois. Il y a de ces dames qui font des mets délicieux et franchement, quand on n’achète pas, on n’est pas content. Par contre, d’autres le font et ce n’est pas vraiment succulent et ça peut nous rendre malade. En tout cas, nous sommes toutes conscientes des dangers que cela peut créer », explique-t-elle. Mais derrière ces arguments pratiques se cache une question plus profonde : la place de la cuisine dans le quotidien des jeunes générations.
La cuisine vraiment délaissée ?
Dans de nombreuses familles béninoises, apprendre à cuisiner faisait autrefois partie de l’éducation des filles. La cuisine n’était pas seulement une tâche domestique ; elle symbolisait aussi le soin apporté au foyer et à l’intimité familiale. Aujourd’hui, avec l’urbanisation rapide, les rythmes de vie ont changé. Les logements étudiants sont parfois exigus, les cuisines inexistantes ou peu équipées. Les repas de rue deviennent alors une solution simple et immédiate.
Pourtant, certains observateurs y voient aussi une forme de renoncement. À force de privilégier la facilité, disent-ils, certaines jeunes filles abandonnent progressivement l’habitude de préparer leurs propres repas. Brigitte, elle, se situe à mi-chemin entre les deux réalités. « Ma maman m’a appris la cuisine. Je n’achète pas souvent. C’est juste occasionnellement, surtout si je suis malade », précise-t-elle.
Son témoignage rappelle qu’il ne s’agit pas d’une règle générale. Beaucoup de jeunes femmes continuent de cuisiner régulièrement. Mais la visibilité croissante des repas pris sur les trottoirs alimente le débat. Au-delà de la question des habitudes, certains soulèvent aussi celle de l’hygiène et de la santé. Les conditions de préparation et de conservation des aliments dans la rue ne sont pas toujours garanties, ce qui expose les consommateurs à des risques.
La question mérite toutefois d’être posée sans jugement simpliste. Entre la pression du quotidien, le coût de la vie, l’absence d’équipements et l’attrait de la facilité, les raisons sont multiples. Mais une chose est sûre : le phénomène des repas de trottoir, devenu presque un mode de vie pour certains, reflète les mutations sociales en cours dans les grandes villes béninoises.
Et derrière les marmites fumantes des « bonnes dames », c’est finalement toute l’évolution des habitudes urbaines qui se dessine.
Gildas AHOGNI