Il faut appeler les choses par leur nom. Ce Parlement monocolore n’est pas un accident. C’est un produit fini, pensé, préparé, calibré. Et s’il peut aujourd’hui se présenter avec l’arrogance d’une victoire dite « démocratique », c’est parce qu’un parti a accepté de lui servir de décor : Les LD.
Les chiffres ne mentent pas. Ils signent l’acte. Sur 109 sièges dits éligibles, le pouvoir rafle tout. L’UPR obtient 41,15 % et s’arroge 60 sièges, dont 16 réservés aux femmes. Le BR recueille 36,64 % et décroche 49 sièges, dont 8 pour les femmes. Total : 109 sièges sur 109. Zéro opposition. Zéro contre-pouvoir. Zéro respiration démocratique.
Ce résultat n’est pas le fruit du « jeu des urnes ». Il est le produit du jeu du tamis. Un tamis à deux filtres, un double piège, une machine à fabriquer l’exclusion, avec une seule issue possible : l’unanimité du régime. Le premier filtre, celui des 20 % de suffrages nationaux, a été conçu pour tuer l’opposition à la racine. Les LD, avec 16,14 %, sont mécaniquement déclarés non éligibles. Le second filtre, celui des 10 %, même assorti d’un accord de gouvernance, parachève l’exécution : la FCBE, avec 4,86 %, est éliminée, tout comme le MB, avec 1,21 %. La nasse se referme alors parfaitement : deux partis du pouvoir, une seule couleur politique, une Assemblée intégralement acquise au régime.
Mais le scandale majeur ne réside pas uniquement dans la stratégie de Patrice Talon. Talon fait du Talon : il verrouille, il exclut, il neutralise, il maquille. Depuis des années, il a méthodiquement vidé le processus électoral de sa substance, en multipliant les seuils éliminatoires et en capturant les institutions. Le scandale véritable, celui qui restera, c’est que Les LD sont venus apposer leur signature morale au bas de cette imposture.
En politique, participer n’est pas toujours résister. Parfois, participer, c’est valider. Et dans un système verrouillé, la participation de l’opposition ne gêne pas la dictature : elle la rend présentable. Sans opposition participante, l’élection apparaît pour ce qu’elle est, un hold-up. Avec une opposition consentante, elle devient « crédible ». Avec des bulletins, des files d’attente, quelques procès-verbaux et une contestation finale jouée comme un rituel, on peut dire au monde : « Ils étaient là. Donc tout va bien. » C’est exactement le service que Les LD ont rendu à Talon.
Qu’ils ne viennent donc pas pleurer. Qu’ils ne viennent pas réciter la litanie désormais bien connue des irrégularités, des retards d’ouverture, des manipulations, de la confiscation des procès-verbaux ou de l’exclusion des délégués. Tout cela était su, documenté, prévisible. Ce manège, répété scrutin après scrutin, ne fragilise pas le système : il le consolide.
Les LD n’ont pas été trompés. Ils ont consenti. Ils ont pris le peuple par la main et l’ont conduit dans une pièce dont la porte était déjà verrouillée, avant de se retourner aujourd’hui pour dire qu’on les a enfermés. Non. Ils ont choisi d’entrer parce qu’ils espéraient être l’exception, la fissure dans le mur, la place arrachée au système. Ils n’ont rien arraché. Ils ont seulement servi de caution.
Le régime n’avait pas besoin que Les LD gagnent. Il avait seulement besoin qu’ils soient là, pour que le mensonge prenne l’apparence d’un choix. Pendant ce temps, la dissidence est étouffée, les voix critiques sont poursuivies, emprisonnées ou réduites au silence, et l’espace démocratique se rétrécit à vue d’œil.
Il faut donc le dire sans détour : Les LD n’ont pas échoué. Ils ont servi. Ils ont servi de figurants à une exécution politique programmée, celle du pluralisme, celle de l’alternance, celle de l’espoir populaire. C’est pourquoi ils n’ont pas le droit de s’apitoyer. On ne s’apitoie pas sur une défaite que l’on a rendue possible. On ne se plaint pas d’un piège dont on a assuré la crédibilité. On n’implore pas la compassion quand on a été le marchepied du bourreau.
Que Les LD regardent le pays en face : par calcul, par cupidité, par aveuglement ou par lâcheté stratégique, ils ont été le catalyseur de cette deuxième Assemblée monocolore, plus grave encore que la première, parce que celle-ci pourra désormais se draper de la légitimité des urnes. Des urnes piégées. Et des urnes bénies par ceux-là mêmes qui prétendaient les combattre.