Longtemps présentées comme artificielles, absurdes ou responsables des crises du continent, les frontières africaines sont au cœur d’une réflexion universitaire de Caroline Roussy qui remet en cause plusieurs idées reçues. S’appuyant sur un important travail de terrain et d’archives, sa thèse propose une lecture nouvelle de leur histoire, de leur construction et de leur rôle dans l’intégration africaine.
Les frontières africaines seraient-elles victimes d’une réputation injustifiée ? C’est la question centrale de la thèse de doctorat de Caroline Roussy qui entreprend de déconstruire les idées les plus répandues sur leur origine et leur fonctionnement. L’auteure soutient que les frontières du continent ne peuvent être réduites à de simples lignes arbitraires héritées de la colonisation. Elles sont le résultat de processus historiques, politiques et diplomatiques beaucoup plus complexes.
En effet, l’un des principaux apports de cette recherche consiste à remettre en cause le récit selon lequel la Conférence de Berlin de 1884-1885 aurait dessiné, à elle seule, la carte de l’Afrique. Selon la thèse, cette vision relève davantage du mythe que de la réalité historique. Les frontières actuelles ont été établies progressivement, au fil de longues négociations, de commissions de délimitation et de rapports de force entre puissances coloniales, avec parfois l’intervention d’acteurs africains. La recherche insiste également sur le fait qu’une frontière ne se résume pas à un trait sur une carte. Elle constitue un véritable espace de vie où s’organisent échanges commerciaux, mobilités, solidarités et stratégies économiques. Les populations vivant de part et d’autre des frontières ont développé leurs propres pratiques, faisant de ces espaces des lieux d’interactions permanentes plutôt que de simples barrières.
L’autre enseignement majeur tourne autour des difficultés sécuritaires observées aujourd’hui dans plusieurs zones frontalières africaines ne seraient pas dues à la nature des frontières elles-mêmes, mais davantage au manque de politiques publiques adaptées, à l’absence de gouvernance et au faible investissement des États dans ces territoires souvent marginalisés. La thèse plaide ainsi pour une meilleure gestion des espaces frontaliers plutôt que pour une remise en cause de leur existence. Pour étayer sa démonstration, l’auteure s’appuie sur plusieurs années d’enquêtes de terrain, notamment à la frontière entre le Sénégal et la Gambie, ainsi que sur un vaste travail d’archives consultées en France, au Sénégal, en Gambie et au Royaume-Uni. Cette double approche permet de confronter les documents historiques aux réalités vécues par les populations frontalières.
Au-delà de la remise en question de plusieurs certitudes historiques, cette thèse ouvre une réflexion plus large sur l’avenir du continent. Plutôt que de faire disparaître les frontières, elle invite à les transformer en espaces de coopération, de libre circulation et d’intégration africaine, conformément aux ambitions de l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Une contribution académique qui enrichit le débat sur l’histoire, la géopolitique et l’avenir des frontières africaines.
Gildas AHOGNI