(une réflexion sur les rapports entre nos cultres et l’histoire de salut)
Dans le débat contemporain sur le dialogue entre foi et modernité, ou entre universalisme et identités locales, le concept d’inculturation apparaît souvent comme un défi pastoral moderne.
Pourtant, pour la théologie chrétienne, cette démarche ne date pas des récentes orientations ecclésiales : elle trouve sa source, son modèle et sa perfection absolue dans la personne même de Jésus-Christ.
Par le mystère de l’Incarnation, le Verbe divin ne s’est pas contenté de survoler l’histoire humaine ; il a épousé pleinement, et de l’intérieur, une culture concrète pour en faire le canal du Salut universel.
- Le choix de l’enracinement : Un Dieu situé dans l’histoire
Le premier enseignement du Christ aux théologiens et aux missionnaires est celui de la contingence assumée. Dieu ne s’est pas manifesté sous la forme d’une idée philosophique abstraite ou d’un message désincarné.
En devenant homme, le Fils de Dieu a choisi l’enracinement. Il est devenu un juif du Ier siècle, parlant l’araméen, soumis aux coutumes locales et nourri par les Écritures de son peuple. Jésus a fréquenté la synagogue, a célébré la Pâque et a calqué son quotidien sur les rites de son époque. Cet enracinement radical démontre qu’aucune culture n’est trop étroite pour accueillir la présence de Dieu, et qu’aucune annonce de la foi ne peut faire l’économie d’une immersion profonde dans la réalité d’un peuple.
- La transformation de l’intérieur : Purifier sans détruire
L’inculturation selon Jésus va bien au-delà d’une simple stratégie d’adaptation passive ou d’un mimétisme culturel.
Son approche consiste à assumer les valeurs d’une culture pour les élever, les corriger si nécessaire, et leur donner leur plénitude.
À travers ses paraboles (puisées dans le quotidien agricole et social de la Palestine), son mode de vie et ses enseignements, Jésus n’a pas aboli la Loi et les traditions ; il les a purifiées. En plaçant l’amour et la miséricorde au-dessus du ritualisme rigide, il a révélé le sens spirituel ultime des structures culturelles de son temps. C’est la règle d’or de l’inculturation : habiter la culture pour la convertir de l’intérieur, en réveillant ce qu’elle a de meilleur tout en la libérant de ses fermetures.
- L’universalité par le particulier : Le paradoxe de la foi
Le grand paradoxe de l’Incarnation réside dans sa portée : c’est précisément en s’immergeant totalement dans la spécificité d’une époque et d’un peuple que Jésus a pu toucher le cœur de l’humanité entière.
Son message ne s’adresse pas aux hommes en effaçant leurs différences ou en leur imposant une culture uniforme. Au contraire, en transcendant sa propre culture d’origine, le Christ ouvre la porte à ce que chaque peuple, avec son génie propre, sa langue et ses symboles, puisse accueillir et exprimer l’Évangile à sa manière. Le particulier devient ainsi le chemin de l’universel.
Ce qu’il faut retenir : Une double dynamique ecclésiale
L’Église catholique définit aujourd’hui l’inculturation comme un mouvement de réciprocité parfaite, calqué sur le Christ :
- L’intégration : L’Évangile pénètre et féconde les diverses cultures.
- L’enrichissement : En retour, les richesses de ces cultures traversent l’Évangile pour être introduites dans la vie et la liturgie de l’Église universelle.
Le travail d’inculturation initié il y a deux mille ans reste une tâche prophétique et permanente. À la suite du Christ, l’Église est appelée à poursuivre ce travail de traduction et d’enracinement, pour que l’Évangile ne soit jamais perçu comme une greffe étrangère, mais comme une source d’eau vive jaillissant du sol même de chaque culture.
Amb. Dr. Théodore C. LOKO (à la retraite)
Enseignant-chercheur
Président de “Capital social chrétien”