Depuis son accession au pouvoir en 2016, le président Patrice Talon a engagé une transformation ambitieuse du Bénin, faisant des secteurs des arts, du tourisme et de la culture des piliers stratégiques de développement. Durant les deux mandats, les réformes se sont multipliées, traduisant une volonté politique affirmée de repositionner le pays comme une destination culturelle et touristique majeure en Afrique de l’Ouest. Mais derrière les avancées notables, des échecs subsistent.
Depuis l’ère démocratique, Patrice Talon est le président de la République ayant le plus financé les secteurs des arts, de la culture et du tourisme. Selon les chiffres, environ 1000 milliards de francs Cfa ont été mobilisés. Dès les premières semaines de son mandat, le chef de l’État a lancé les hostilités avec une série de réformes structurantes inscrites dans son Programme d’actions. Parmi celles-ci, la suppression du Fonds d’aide à la culture, remplacé plus tard par le Fonds des arts et de la culture. Cette mutation visait à instaurer un mécanisme de financement plus rigoureux, mieux adapté aux réalités du secteur et orienté vers la performance.
Toujours sur le plan institutionnel, plusieurs structures ont vu le jour dans une dynamique de redynamisation du secteur. Toutefois, certaines, à l’image de l’Agence nationale des évènements culturels, sportifs et des manifestations officielles (Anecsmo) ou encore la Direction des arts et du livre (Dal), n’ont pas produit les résultats escomptés. Elles ont progressivement laissé place à l’Agence de développement des arts et de la culture (Adac), désormais au cœur de la politique publique en matière de promotion artistique. Les réformes engagées par le gouvernement incluent également l’essor des industries culturelles et créatives, désormais considérées comme un levier économique. A ce titre, tous les arts ont été pris en compte et les acteurs ont été associés pour leur plein essor
. Sur le plan culturel et touristique, plusieurs chantiers ont été réalisés notamment la réhabilitation de forts historiques, l’aménagement de la Route des pêches, ou encore la valorisation de la cité lacustre de Ganvié, désormais inscrite au patrimoine culturel national. À Cotonou, des infrastructures emblématiques comme la Place de l’Amazone et celle de Bio Guera attirent un public de plus en plus nombreux. Dans cette même logique, un partenariat historique a été signé avec la France pour la restitution des trésors royaux du Bénin. Ce retour symbolique et patrimonial s’est accompagné de la construction de nouveaux musées et de la rénovation de palais royaux, renforçant ainsi l’attractivité culturelle du pays. La restitution des œuvres royales a aussi permis de dynamiser les arts plastiques à travers des expositions majeures, notamment « Bénin, d’hier et d’aujourd’hui : de la restitution à la révélation ».
Le pays a par ailleurs renforcé sa présence sur la scène internationale, avec des participations remarquées à des événements comme la Biennale de Venise ou l’Exposition universelle de Dubaï. Des initiatives comme les classes culturelles ou l’institutionnalisation de certaines fêtes ont vu le jour. La fête du vodoun, devenue les Vodun Days, attire désormais des milliers de festivaliers venus d’horizons divers. Le festival des masques de Porto-Novo s’inscrit également dans cette dynamique de valorisation du patrimoine immatériel en remplaçant le Festival international de Porto-Novo. Du côté des artistes, les réformes ont porté sur la structuration du secteur avec la création du Conseil national des organisations d’artistes du Bénin. (Cnoa).
La modernisation du système de collecte des droits d’auteur au niveau du Bureau béninois du droit d’auteur (Bubedra), désormais dématérialisé, constitue également une avancée significative. Des initiatives comme les Nuits artistiques et culturelles de Cotonou offrent une vitrine aux talents locaux à travers la musique, la danse, l’humour et le cirque. L’adoption du statut de l’artiste ainsi que de la loi sur le cinéma vient compléter cet arsenal juridique, visant à améliorer les conditions de vie et de travail des acteurs culturels. Sur le plan littéraire, des distinctions telles que le Grand prix littéraire encourage la création en récompensant auteurs, éditeurs et journalistes. Par ailleurs, la loi sur la chefferie traditionnelle a permis de clarifier et de réorganiser le rôle des autorités traditionnelles, contribuant ainsi à une meilleure séparation des pouvoirs et à une valorisation des institutions endogènes. En définitive, sous Patrice Talon les lignes ont indéniablement bougé dans les secteurs des arts, du tourisme et de la culture. Entre ambitions affirmées et résultats contrastés, le Bénin culturel est en marche.
Des échecs…
Malgré ces avancées indéniables, des défis persistent et de nombreuses imperfections subsistent. Il s’agit de l’accès équitable aux financements, la professionnalisation effective des acteurs, ou encore la pérennité de certaines initiatives restent des sujets de préoccupation. Le premier paradoxe réside dans la situation des artistes eux-mêmes. Alors que les discours officiels vantent la professionnalisation du secteur, les conditions de vie et de travail de nombreux créateurs restent précaires. Beaucoup continuent de vivre dans des conditions difficiles, certains sombrant dans l’oubli, la maladie ou la pauvreté. D’autres, faute d’un véritable accompagnement structuré, continuent de vendre leurs œuvres comme par le passé en dépit des circuits modernes de diffusion et de distribution comme les plateformes de commercialisation.
La mise en place des industries culturelles et créatives, présentée comme une révolution, peine à produire les effets escomptés. Sur le terrain, l’appropriation de ces nouveaux mécanismes est non-effective. En cause, des dispositifs de formation sont insuffisamment inclusifs ou peu adaptés aux réalités des acteurs. L’Agence de développement des arts et de la culture (Adac), censée être le bras opérationnel de cette mutation, n’arrive pas encore à impacter significativement la majorité des professionnels du secteur. La suppression du Fonds d’aide à la culture ou du « milliard culturel », malgré les irrégularités constatées, a laissé un vide difficile à combler.
Pour de nombreux promoteurs culturels, ces mécanismes représentaient une bouffée d’oxygène. Leur disparition a contribué à fragiliser davantage un climat déjà vulnérable, mettant en exergue le sentiment d’abandon chez plusieurs acteurs. Par ailleurs, certaines initiatives culturelles majeures ont disparu du paysage. Le Festival international de théâtre du Bénin (Fitheb), autrefois vitrine du théâtre béninois, ou encore le concours Miss Bénin, ont été suspendus, suscitant des regrets. Ces événements participaient pourtant à la dynamique de promotion culturelle et à la visibilité internationale du pays. Un autre point d’ombre concerne la gestion financière de certains grands rendez-vous culturels. Des manifestations comme les Vodun Days ou le festival des masques attirent des milliers de visiteurs et contribuent au rayonnement du Bénin. Cependant, le coût réel de leur organisation n’est pas dévoilé au public.
Cette absence de transparences suscite des interrogations d’autant plus que ces événements sont financés en grande partie par les ressources publiques. Sur le plan institutionnel, des structures clés telles que la Bibliothèque nationale ou la Galerie nationale semblent en déphasage avec les attentes. Leur rôle dans la promotion de la culture, de la lecture et des arts plastiques reste limité, faute de dynamisme. La réforme sur la chefferie traditionnelle a suscité des grincements de dents dans le rang de certains chefs et dignitaires traditionnels qui estiment être laissés pour compte, car leur royaume devrait être pris en compte. Enfin, l’un des échecs les plus relevés concerne le suivi de la carrière et la gestion des talents détectés à travers les classes culturelles.
Si l’initiative a permis de révéler de jeunes potentiels, l’absence d’un accompagnement durable compromet leur éclosion. Beaucoup de ces talents retombent dans l’anonymat, faute d’un encadrement structuré et d’opportunités. In fine, si les réformes engagées sous Patrice Talon ont permis de repositionner le Bénin sur la carte culturelle et touristique, elles n’ont pas encore produit tous les effets escomptés sur le quotidien des acteurs. Entre avancées visibles et réalités contrastées, le chantier reste ouvert avec des insuffisances.
Mohamed Yèkini
