Depuis la France, Patrice Talon a levé un coin du voile sur un projet de loi relatif aux associations religieuses qui serait déjà « assez avancé » et pourrait être voté en 2027. Une déclaration qui interroge, au-delà du contenu du futur texte, sur la place que continue d’occuper l’ancien chef de l’État et actuel président du Sénat dans la conduite des affaires publiques béninoises.
Les propos de Patrice Talon devant les fidèles de l’Église du Christianisme Céleste en France n’ont pas seulement porté sur la question religieuse. Ils soulèvent un aspect politique. Comment un ancien président de la République, devenu président du Sénat, peut-il annoncer depuis l’étranger qu’un projet de loi est déjà suffisamment avancé pour être voté en 2027 ? « Une loi sera votée bientôt pour bien structurer, organiser et régir la vie des religions », a déclaré Patrice Talon. Il précise même que le texte est en préparation et que les travaux sont « assez avancés ». Une précision qui interpelle plus d’un et dépasse le statut de président du Sénat. C’est un secret de polichinelle que depuis le 24 mai 2026, Patrice Talon n’est plus président de la République. Il préside désormais le Sénat. À ce titre, il occupe certes une position institutionnelle majeure, mais cette fonction ne lui confère pas la maîtrise de l’agenda du vote des lois. Les dispositions de la Constitution béninoise distinguent clairement les fonctions des institutions. L’initiative des lois appartient au président de la République et aux députés.
Le Sénat, dans le nouveau dispositif institutionnel, intervient notamment dans l’examen de certains textes et l’accomplissement des missions qui lui sont constitutionnellement dévolues. Il ne remplace donc ni le gouvernement ni l’Assemblée nationale dans l’initiative législative. Dès lors, lorsque le président du Sénat affirme qu’un texte sera voté dans un délai précis, alors même qu’aucune information officielle n’a été annoncée à ce sujet par les voies indiquées, la question devient légitime : à quel titre dispose-t-il de cette information ? Il est vrai que Patrice Talon peut avoir été informé dans le cadre des échanges entre institutions ou des mécanismes de coordination prévus par la nouvelle architecture de l’État. Mais cette hypothèse ne fait que déplacer le débat : quelle est aujourd’hui la relation entre l’ancien chef de l’État et les institutions de décision de la République ?
Quand l’ancien président semble encore connaître les secrets
C’est à ce niveau que les déclarations de Patrice Talon alimentent la thèse d’une continuité du pouvoir même après son départ officiel de la Marina. Un ancien président qui connaît l’existence d’un projet législatif, son niveau d’avancement et même son horizon d’adoption peut amener à se poser des questions. Surtout lorsque le texte concerne un domaine aussi sensible que l’organisation des religions et que son contenu pourrait avoir des conséquences importantes sur la liberté de culte. Le problème n’est donc pas que Patrice Talon soit informé. Il réside dans la perception qu’il donne notamment celle d’un ancien chef de l’État qui semble toujours avoir accès aux mécanismes internes de décision et connaître à l’avance les orientations de l’appareil d’État. Cette situation renforce ceux qui soutiennent que malgré son départ, Patrice Talon a toujours son mot à dire dans les affaires publiques.
Le Sénat, une nouvelle institution déjà au cœur des interrogations
Patrice Talon est aujourd’hui président du Sénat, mais l’institution, encore nouvelle dans le paysage politique béninois. Dans ce contexte, ses déclarations prennent une autre dimension, car si le président du Sénat annonce publiquement qu’un texte sera adopté prochainement, cela peut donner l’impression que la deuxième chambre du Parlement dispose d’une influence qui dépasse ses prérogatives. Le véritable sujet est celui de la séparation effective des pouvoirs et de l’autonomie des institutions. En déclarant que « l’État béninois est bien fondé » à déterminer ce qui constitue l’Église du Christianisme Céleste et à ne pas autoriser ceux qui ne rentreraient pas dans ce cadre, Patrice Talon ne s’exprime plus seulement comme un ancien président évoquant un dossier politique. Il défend une intervention de l’État dans l’organisation des confessions religieuses. Il assume même l’idée que certaines dispositions puissent être adoptées au Bénin alors qu’elles ne pourraient pas l’être dans d’autres démocraties.
Une présidence de la République et une Assemblée nationale mises devant le fait accompli ?
Le plus préoccupant dans cette affaire reste les circonstances de la déclaration. Si le président du Sénat sait déjà qu’une loi sera votée en 2027, alors que le processus législatif n’est pas encore arrivé à son terme, l’Assemblée nationale et le président de la République apparaissent en quelque sorte placés devant une orientation déjà annoncée publiquement. Or, dans un régime fondé sur la séparation des pouvoirs, aucune institution ne devrait prendre le dessus sur les rôles des autres. L’Assemblée nationale devra voter le texte. Le Sénat devra jouer le rôle que lui attribue le texte fondamental. Le président de la République devra, le moment venu, le promulguer ou exercer les prérogatives que lui confère la Constitution. Le 24 mai 2026, Patrice Talon a officiellement quitté la présidence de la République. Romuald Wadagni lui a succédé. Sur le plan institutionnel, la transition est donc accomplie.
Dans une démocratie, l’indépendance des institutions compte au même titre que leur indépendance juridique. Le véritable test sera donc celui du fonctionnement des institutions. Il ne doit pas avoir d’interférences. Pour l’heure, une chose est certaine. En annonçant depuis la France l’arrivée prochaine d’une loi dont le processus serait déjà avancé, Patrice Talon offre de nouveaux arguments à ceux qui estiment que son départ de la présidence n’a pas signifié son retrait du centre de gravité du pouvoir béninois.
Alassane Touré