Conformément aux dispositions de la Constitution, le président de la République, Patrice Talon, était face aux députés hier mardi 23 décembre 2025 pour livrer son discours sur l’état de la Nation. Un rendez-vous institutionnel attendu, d’autant plus qu’il s’agissait de son discours d’au revoir devant la représentation nationale, mais le chef de l’État a plutôt servi un exercice d’autosuffisance loin de l’analyse autocritique que commande la fin d’un cycle de dix années au pouvoir.
Pendant que beaucoup espéraient une intervention de bilan, lucide et nuancée, à la hauteur des enjeux et des attentes, dans son propos, le président de la République, Patrice Talon s’est présenté comme un véritable Hercule, laissant entendre que c’est uniquement sous ses deux mandats que les lignes auraient bougé dans presque tous les secteurs clés du développement notamment l’éducation, la santé, le social, la politique, l’emploi, l’accès à l’eau et à l’électricité, la paix et la sécurité. Une posture qui frôle l’exagération, voire la réécriture de l’histoire récente du Bénin. À écouter le Chef de l’État, tout ou presque aurait commencé en 2016, comme si les décennies antérieures avaient été un long désert d’inaction.
Cette vision pose problème, notamment lorsqu’il évoque les réformes politiques. Patrice Talon s’engouffre dans l’autosatisfaction en laissant croire que ce sont ses seules réformes qui ont permis de « faire bouger les lignes » dans le champ politique. Une affirmation qui occulte volontairement les grandes décisions issues de la Conférence nationale de février 1990, socle fondamental de la démocratie béninoise, et les efforts consentis par ses prédécesseurs pour bâtir et consolider les institutions de la République. La vérité est que beaucoup de choses ont été faites avant Patrice Talon. Pire, le chantre du Nouveau départ a longtemps profité des failles du système politique béninois avant de s’employer, une fois au pouvoir, à les boucher à sa manière. Ces mêmes failles lui ont permis de s’imposer comme acteur politique majeur, avant qu’il ne juge nécessaire de les corriger, parfois de façon brutale, au nom de la rationalisation du système. Durant ses mandats, les acteurs politiques, notamment ceux de la mouvance présidentielle, ont bénéficié de nombreux privilèges. Il est donc pour le moins étonnant de l’entendre affirmer aujourd’hui qu’ils auront désormais « beaucoup de devoirs ».
Un acteur politique est avant tout un serviteur de la Nation, hier comme aujourd’hui, et non un bénéficiaire occasionnel de largesses du pouvoir. Plus grave encore, Patrice Talon n’a pas réellement assumé les conséquences politiques de ses choix. Sous ses mandats, des mesures ont profondément divisé le pays, avec les vagues d’emprisonnement et l’exil de nombreux acteurs politiques. Dans ce contexte, appeler aujourd’hui à l’unité nationale sans un minimum d’introspection et de gestes d’apaisement ressemble davantage à un vœu pieux qu’à une véritable main tendue. Il faut toutefois reconnaître au Chef de l’État le mérite d’avoir rappelé qu’aucune œuvre humaine n’est parfaite et que son successeur aura la lourde responsabilité d’ajuster le modèle au fil du temps. Cette reconnaissance des limites de l’action humaine tranche, paradoxalement, avec le ton globalement triomphaliste de son discours.
Les non-dits du discours
Le Chef de l’État a également fait preuve d’économie de vérité en laissant croire que le Bénin aurait franchi un palier décisif et irréversible sur le chemin du développement. Si des avancées sont indéniables, la réalité quotidienne de nombreux citoyens invite à plus de prudence et de modestie dans l’appréciation des résultats. Les infrastructures, les réformes sectorielles, les bases de la gouvernance démocratique et même certains projets structurants existaient bien avant son arrivée au pouvoir. Ses actions se sont inscrites dans la continuité de cet héritage, en entrant dans le cadre de son Programme d’actions du gouvernement, pour lequel les populations l’ont plébiscité. Il n’a donc pas à donner l’impression qu’il a tout donné ou tout inventé, car le développement est une œuvre collective et progressive. Enfin plusieurs sujets majeurs ont été soigneusement évités dans ce discours. Le panier de la ménagère, la cherté de la vie, le social, la réduction des impôts, la mise en place de soins de santé de qualité à moindre coût, l’accès effectif et équitable à l’eau potable, autant de préoccupations centrales pour les populations, mais absentes de l’adresse présidentielle. En définitive, ce discours sur l’état de la Nation restera comme celui d’un président convaincu de la justesse de son action, mais peu enclin à reconnaître pleinement les zones d’ombre de son bilan.
Alassane Touré