Dans les marchés de Glo-Djigbé, de Ouèdo et de Tangbo, la fin de journée sur les marchés se transforme trop souvent en scène de chaos. Des femmes, venues simplement écouler leurs marchandises pour nourrir leur famille, subissent les brutalités de certains éléments de la Police républicaine. Entre paniques, marchandises renversées et pleurs d’enfants au dos, la dignité de ces femmes est piétinée. Pourtant, malgré la souffrance, beaucoup reconnaissent aussi la nécessité de respecter les règles d’occupation de l’espace public.
Le soleil décline à l’horizon. Il est un peu plus de 17 heures à Glo-Djigbé. Le marché se vide progressivement, mais les abords, eux, se remplissent. C’est l’heure où les vendeuses de fortune, porteuses de bassines de piments, de tomates, de légumes ou de maïs grillé, s’installent à même le sol. Ce sont des mères, parfois accompagnées de leurs enfants attachés dans le dos. Leur objectif est simple : vendre un peu avant la tombée de la nuit.
Mais depuis plusieurs semaines, ces moments d’effervescence se terminent dans la peur et la désolation. La raison est notamment les descentes musclées de certains agents de la Police républicaine, venus “faire respecter l’ordre”. Malheureusement, cette mission, qui devrait se faire avec tact et respect, vire trop souvent à la brutalité.
Des descentes musclées qui choquent les témoins
À Glo-Djigbé, une scène a particulièrement choqué. Une vendeuse ambulante de friperie, bébé au dos, a vu ses habits renversés par un policier. « Pardon chef… ne faites pas ça. J’étais juste passée ici pour acheter quelque chose », a-t-elle supplié en vain, tandis que l’agent, indifférent, jetait sa marchandise au sol. Les témoins n’en reviennent toujours pas. Le visage couvert de poussière, la jeune femme ramassait ses vêtements, entre larmes et désespoir. Une scène indigne d’un pays qui prône le respect de la dignité humaine. L’image d’une dignité blessée, d’un commerce fragile écrasé par l’autorité.
Même scénario à Tangbo. Là-bas, les forces de l’ordre n’hésitent pas à courir derrière les vendeuses, provoquant des bousculades. Certaines femmes trébuchent y compris des clientes, d’autres voient leurs marchandises écrasées dans la boue. « Ils ont renversé tout mon maïs, mais ce n’est pas de leur faute… Ils ne savent pas ce qu’ils font », lâche Maman Philippe, vendeuse de maïs, avec une sagesse désarmante. On fait le même constat dans le marché de Ouèdo où de la tristesse se lie dans presque tous les visages.
Le constat est triste mais récurrent. Ces femmes, souvent analphabètes, travaillent dur du matin au soir pour gagner de quoi nourrir leur foyer. Pour elles, ces quelques heures passées aux abords du marché représentent un espoir de rentabilité. La répression brutale n’apporte donc ni solution durable ni respect de leur humanité.
Sensibiliser sans humilier : un impératif social
Cependant, il faut aussi entendre l’autre face de la médaille. Ces vendeuses, bien qu’animées de courage et de nécessité, enfreignent effectivement la réglementation municipale qui interdit l’installation sauvage sur les abords des marchés. Pour beaucoup de ces femmes, rester aux abords du marché n’est pas un choix, mais une nécessité économique. Madame Odile du marché de Ouèdo, vendeuse de produits cosmétiques, l’explique sans détour. « On sait que ce n’est pas bien de rester au bord du marché, mais on n’a pas le choix. C’est à cette heure que les clients viennent le plus. Parfois, ils n’aiment pas entrer dans le marché, surtout quand il pleut. Alors, on vient se placer ici. S’il faut courir face à la police, on va courir », confie-t-elle avec un sourire amer.
Ce cercle vicieux entre précarité et répression appelle à une réflexion plus humaine. Si la loi doit être respectée, son application ne doit jamais être synonyme d’humiliation. La Police républicaine, garante de la sécurité publique, doit aussi être l’alliée des populations vulnérables, et non leur bourreau. L’État, de son côté, gagnerait à renforcer les zones de vente officielles, en aménageant des espaces plus accessibles et sécurisés pour ces commerçantes informelles. Une politique d’accompagnement, plutôt qu’une chasse aveugle, permettrait d’assainir les abords des marchés sans casser des vies déjà fragiles.
Ces femmes, qui travaillent souvent dans la poussière, la fatigue et l’incertitude, méritent respect et dignité. La force publique devrait être un soutien, pas une menace. Quant aux vendeuses, elles doivent comprendre que la sécurité, la fluidité de la circulation et l’ordre dans les marchés dépendent aussi d’elles.
Entre répression brutale et survie quotidienne, il est urgent de trouver un équilibre humain. Car derrière chaque bassine de tomates ou chaque sac de maïs étalé au sol, il y a une histoire de courage, de mère et d’espérance.
Gildas AHOGNI